Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

11 février 2008

favoritisme ?

il y a des fois où c'est très difficile de ne pas privilégier un élève par rapport à un autre. on est toujours tenté de s'intéresser plus à quelqu'un qui réussit, ou quelqu'un qui est agréable.

c'est difficile parfois de s'investir pour chacun, de donner autant à chacun, de ne pas lâcher l'affaire pour certains.

cependant, tous mes élèves sont importants. les bons comme les moins bons. et chacun a son potentiel...

aujourd'hui, j'arrive toute guillerette à l'école. pimpante. j'ai mangé avec ma lulu, dans son nouvel appartement, on a passé un long moment à discuter. c'était super sympa.

je ne m'y attendais pas.

mon directeur me dit qu'il faut qu'il me parle deux minutes. je ne calcule pas. j'y vais, de bonne humeur. je remets ma jupe en place, je regarde le beau soleil dehors...

il m'annonce que la mère d'une élève est venue le voir pour lui dire que je favorisais certains élèves par rapport à son fils. je tombe des nues.
je m'énerve. je me justifie. c'est par rapport à notre dernière audition : je n'ai pas fait jouer cet élève. je précise que très peu d'élèves de ma classe ont joué. cinq en tout, je crois. c'est mélangé avec d'autres classes. j'ai donc choisi ceux qui étaient prêts ou ceux qui n'avaient jamais joué. sauf pour une élève qui avait déjà joué en novembre.

bref. son fils n'ayant pas joué, elle a apporté les preuves de ce qu'elle avance : tous les programmes de toutes les auditions depuis que le monde est monde. je lui explique que c'est n'importe quoi et que c'est son esprit de compétition qui prend le dessus. que je voulais mettre en avant les deux petits qui jouaient en quatre mains et que je lui ai dit que l'autre fils prodige jouerait en mars, à la prochaine audition.

il m'annonce qu'on a rendez-vous mercredi matin tous ensemble pour en parler.
et là je craque.

les larmes montent et se mettent à couler sans que je puisse y faire quoique ce soit. c'est injuste, je ne supporte pas l'injustice. je n'ai jamais favorisé ni lui ni les autres. je ne les ai jamais comparé. je ne l'ai pas fait jouer parce qu'il n'était pas prêt, que ses morceaux n'étaient pas assez biens. et que je ne pouvais pas programmer trop de monde.

je ne l'ai pas mis de côté jamais. mais elle est allée voir mon directeur, dans mon dos, avec tous les programmes des anciennes auditions pour lui dire son ressenti.

alors ce soir, je suis déçue. parce qu'on m'accuse et que je ne comprends pas ce dont on m'accuse. que je dois justifier de quelque chose qui n'est pas du tout dans ma nature. que chacun de mes élèves est important, quelque soient ses dispositions...

mon directeur a l'air de me soutenir mais je redoute la confrontation de mercredi matin. et je me sens trahie injustement par quelqu'un que j'estimais...

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08 février 2008

"merci de m'avoir ouvert les yeux"

hier soir, 20h. fatiguée. le dernier cours de la journée...

elle arrive et elle tousse dans son écharpe. la semaine dernière, elle n'était pas venue, trop malade. elle a 16 ans, elle est douée, j'en ai déjà parlé plusieurs fois. seulement, depuis quelques temps, elle ne fout plus rien. rien de rien.

chaque fois, je reste calme, enfin, autant que je peux. chaque semaine, on recommence les mêmes choses. chaque semaine, je lui redis les mêmes choses. je suis un perroquet.

et moi, j'en ai marre d'être un perroquet pour chacun de mes élèves. elle me joue massacre Haydn depuis un bon quart d'heure. je boue. j'ai envie de sortir pour hurler à la mort. pas une seule note juste ou presque, pas une seule mesure travaillée. je pense à ce pauvre haydn qui doit se retourner dans sa tombe. j'en peux plus, je vais craquer...

elle s'arrête et me dit "je devrais peut-être déjà retravaillé ce que je viens de faire". 4 pages sur 6, massacrées lamentablement.

je lève les yeux et la regarde, en essayant de contenir la colère qui s'est emparée de moi il y a déjà quelques minutes.

et je lui parle. pendant 20 minutes, je lui dis à quel point ce qu'elle fait est un manque de respect par rapport à moi. à quel point elle se gâche, à quel point c'est nul de jouer comme ça, alors qu'on a du potentiel. je me lâche un peu malgré moi, dans les mots. je suis crue. je sais que je ne devrais pas mais je ne peux pas toujours tout contrôler. je suis un être humain. pas un robot. pas un perroquet.

je lui rabâche encore mais plus "violemment" cette fois qu'elle ne fout rien et que ça me met hors de moi. que depuis le début de l'année on n'a rien fait de bon, qu'on a l'objectif de la comédie musicale et qu'en plus de ne pas travailler, elle n'est jamais là pour les répétitions. que c'est n'importe quoi et que je ne sais plus quoi faire. que je n'ai plus envie de faire encore et encore le même cours.

au bout d'un certain temps, elle réalise et se met à pleurer. elle dit que j'ai raison. je lui dis que ça m'emmerde. je lui dis qu'après, moi, je me remets toujours en question. que j'en viens à me demander, à chaque fois, "où est-ce que je me suis trompée ? à quel moment j'ai merdé ?". elle me dit que c'est elle. je lui dis qu'à sa place, j'aurais honte de jouer comme ça devant un prof.

je lui ai parlé normalement. sans ménagements. et j'en étais encore à me demander si j'avais dépassé les limites de ce que je peux dire à une ado, les limites de ma profession, de ce qu'elle implique. j'en étais à culpabiliser, encore, à me dire que j'avais été trop loin dans mes mots. et puis j'ai reçu un texto, chez moi, tard :

"merci Anne de m'avoir ouvert les yeux..."

elle admet ne rien faire ni ici ni ailleurs. je lui ai dis que la vie, c'était pas toujours drôle, qu'elle était encore dans la fleur de l'âge mais que plus tard, le soir, après le boulot, quand elle serait crevée, déprimée, ou je ne sais quoi, à cause des factures, des responsabilités, etc...peut-être que jouer du piano lui ferait du bien.

elle s'est peut-être rendue compte que je n'avais pas tout-à-fait tort. et qu'elle se faisait engueuler pour de bonnes raisons. parce qu'elle se gâche. elle est jolie, intelligente. mais feignante. elle préfère faire du shopping certainement. mais merde ! y a d'autres choses qu'elle peut faire à part potiche !

ce texto m'a fait bizarre. en même temps plaisir et en même temps chépa. en même temps, je la sens vachement seule, perdue. d'un autre côté, j'ai l'impression d'être parfois une sorte de modèle pour certains et ça c'est hyper flippant.

mon boulot, parfois, c'est maman, d'autre fois c'est prof, d'autre fois encore, c'est psy. à des moments, moi aussi je suis seule et perdue. mais j'essaie de garder la tête haute pour eux. pour pouvoir leur transmettre des trucs. à priori pas que de la musique...

pour que dans 20 ans, ils se mettent au piano, avec plaisir...

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06 février 2008

je vis "à contretemps"

depuis août, c'est comme ça, je vis à contretemps, je respire à contretemps, je mange à contretemps, je ressens à contretemps. c'est comme ça. je l'ai voulu, j'assume, enfin j'essaie.

à contretemps. c'est le titre. de notre comédie musicale.

depuis le début de l'ébauche de l'idée, je ne pense qu'à ça et je dois bien dire que ce projet que nous portons à bout de bras, et bien, ce projet est lourd à porter même s'il promet de beaux moments.

ce projet, c'est d'abord une réelle envie. et comme m'a dit un élève ce soir : "avoir envie, c'est bien mais nombreux sont ceux qui se découragent et ne vont jamais jusqu'au bout de l'envie." il a même rajouté : "pour vous, c'est un peu comme une grossesse, c'est votre bébé". pouvez pas savoir le bien que ça fait d'entendre quelqu'un vous comprendre si bien.

bref, c'est ça, la base : une envie de réaliser un projet ensemble, une envie d'aller au bout de quelque chose, ensemble, de monter quelque chose de bien, ensemble.

j'avais envie d'émulation de groupe, c'est comme ça que je vois mon boulot et ma passion. j'avais envie de nous sentir soutenues, de nous sentir portées, de voir les gamins heureux, de sentir le truc se faire, de voir les progrès, j'avais envie d'y aller, de me sentir appartenir à ce truc, de faire partie de ce tout.

à vrai dire, j'ai l'impression de ramer. et tout le monde est resté sur l'autre rive et me regarde ramer en rigolant. et en se tournant les pouces. et je suis fatiguée !!!!!

il y a quelques personnes qui m'ont fait du bien aujourd'hui et je me serais agenouillée tellement j'étais contente de sentir deux ou trois personnes investies ou prêtes à le faire : la maman d'Arthur, qui m'a proposé son aide pour les décors, Françoise qui est venue me dire qu'elle connaissait quelqu'un qui pouvait faire les costumes et qui peut coudre s'il faut, mon élève, pompier volontaire, cité plus haut...

à eux, un grand merci.

et lucie aussi pour me supporter dans mes éclats de folie et de stress.

je suis à chier en ce moment.

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25 janvier 2008

inès ou la fable du serpent et de la sauterelle

inès, je l'aime bien. elle est élève à l'école où je travaille 4 heures par semaine, l'école que j'aime moins, parce que trop d'hypocrisie.
inès, elle a les même cheveux que moi sauf qu'ils sont blonds, elle est jolie comme un coeur, elle a 8 ans et elle est tout le temps enrhumée mais toujours de bonne humeur. inès, elle rigole à mes blagues et elle a toujours des histoires à raconter.
ça fait deux ans qu'elle apprend le piano.

l'année dernière, sa prof ne lui a pas appris à jouer mains ensemble. grave erreur. encore une fois, ça me prouve que le DE ne change pas grand chose à l'histoire. on est prof ou on ne l'est pas. l'année dernière, inès n'a pas du tout travaillé l'indépendance des mains.
or, vous vous en doutez peut-être, mais le piano, on en joue avec les deux mains. et en même temps. et la difficulté principale de l'instrument est de dissocier totalement la main droite de la main gauche. et si on ne le fait pas tout de suite, on ne prend que de mauvaises habitudes, on vit dans un mensonge. un leurre.

inès a donc vécu avec une fausse idée du piano pendant une année, longue. la seule chose que lui demandait sa prof, c'était de jouer mains séparées mais vite. autant dire que c'est n'importe quoi. et que ça me dépasse totalement. mais là n'est pas la question.

j'ai récupéré inès en septembre, avec quantités de défauts à corriger. et une demi-heure hebdomadaire pour le faire. inès ne se plaint jamais et travaille. "mieux" me dit sa maman, "plus même que l'année dernière", rajoute sa maman. elle me dit aussi qu'elle préfère ma méthode. je suis contente. et c'est vrai qu'inès progresse.

il y a deux semaines, inès avait à travailler un exercice sur l'indépendance des mains : jouer très détaché avec l'une tandis que l'autre joue très liée. deux gestes bien différents donc à maîtriser sur un exercice de sa méthode, méthode qui soi-dit en passant est vraiment nulle, mais c'est celle de l'année dernière et je ne peux pas lui faire changer maintenant.

bref, on commence à travailler sur un exercice plus simple que je lui copie dans son cahier. juste les mêmes notes à droite et à gauche pour travailler les deux gestes distincts. c'est difficile. elle ne l'a jamais fait. mes élèves à moi le font dans les premières semaines de leur apprentissage. plus vite on aborde cette difficulté mieux c'est. surtout que les enfants ont généralement une facilité à la base qu'il serait dommage de sous-estimer.

inès n'y arrive pas. elle paraît désemparée. on travaille presque 20 minutes sur "do-ré", en essayant de trouver la sensation physique des deux gestes. ça ne marche pas, ça ne lui parle pas, je commence à m'inquiéter et à me dire que je vais la dégouter. mais je ne peux pas lâcher l'affaire. je lui redonne l'exercice à travailler à la maison. et j'explique à sa maman pourquoi c'est important d'essayer. je sais que si ça ne venait pas du tout, je n'insisterais pas vraiment pour ne pas dégoûter inès du piano. ce n'est clairement pas le but mais elle sera toujours en difficulté si elle ne parvient pas à trouver ce truc là.

la semaine passe, inès revient avec son sourire. je suis soulagée. on commence le cours et je m'assois tout près d'elle. elle fait l'exercice mais il n'y a pas d'amélioration. je décide de l'aider autrement. c'est une sensation. je pose mes mains sur les siennes et fait les gestes avec elle.
ça commence à se débloquer. j'y crois, je l'encourage.

on refait.
ça ne vient toujours pas. c'est juste un peu moins difficile mais ça n'est toujours pas deux gestes différents, le mimétisme est toujours là. elle détache avec les deux mains...mais j'y crois toujours.

on refait avec mes mains sur les siennes. puis je lui dis : "imagine : ta main droite est une sauterelle, elle bondit. ta main gauche est un serpent, elle rampe" et sur son bras je mime les deux animaux, ce qui la fait rire. on refait. je sens quelque chose qui se débloque, presque palpable. je sens qu'elle comprend.
au bout de quelques minutes, en se concentrant sur sa main serpent, elle y arrive !
et je l'applaudis.

elle rit. elle est fière, je vois dans ses yeux qu'elle a vaincu la difficulté, elle est là, essoufflée presque mais elle a gagné. petite victoire.
ensuite, on a inversé. serpent à droite, sauterelle à gauche. douloureux. mais elle y parvient après quelques minutes d'effort. je l'applaudis à nouveau, je suis tellement fière !

je lui ai recommandé de refaire ces exercices toute cette semaine. et j'ai dit à sa mère dans le couloir "on a réussi !". et toutes les trois, on s'est quitté heureuses.

chaque victoire compte.
il n'y a pas de petits miracles.

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23 janvier 2008

"quand je joue du piano

je ne ressens rien."
fin de citation.

voilà ce que m'a avoué M à son cours lundi. j'ai failli pleurer.

comme je lui ai dit, je trouve ça effroyablement triste. et je n'exagère pas. M a 20 ans, il est en fac d'histoire, c'est un garçon spécial, stressé, stressant, un militant socialiste dont je vous avais déjà parlé. depuis longtemps, il joue du piano. mais quand il joue, il ne ressent rien.

d'ailleurs il ne pense à rien. "c'est mécanique".
voilà ce qu'il m'a annoncé.

comment faire ? comment lui donner le truc ? c'est compliqué. on ne peut pas forcer l'émotion, surtout lorsqu'elle est tellement subjective.
moi quand j'écoute de la musique, ça me tord les tripes, ça me subjugue, ça me fait pleurer ou sourire, ça m'habite, ça me hante et certaines harmonies m'envoient souvent au septième ciel. sans que j'y pense, sans que j'ai besoin de me concentrer. justement, c'est inné, naturel, presque animal.

lui, non.
et ça me désole car finalement, je ne sais réellement pas comment lui transmettre ça. je réfléchis, je me dis que je vais lui prêter des disques, l'emmener à des concerts, lui ouvrir la voie. mais est-ce que vraiment ça va déclencher quelque chose ?
à mon humble avis, non.

comment on devient mélomane ? comment on arrive à s'émouvoir de quelque chose qui n'est pas palpable, quelque chose d'invisible ? comment on met des mots sur ce qui n'en porte pas ? l'émotion, elle vient d'où ?

que ressent-il devant le radeau de la méduse ? devant les jardins de monet ? est-ce qu'il pleure lorsqu'il termine "le dernier jour d'un condamné" ? est-ce qu'il souffre en lisant "j'irai cracher sur vos tombes" ? en fait, est-ce que ces choses-là s'apprennent ? ou sont-elles en nous dès le départ ?

j'avoue n'y avoir jamais réfléchis jusqu'à présent. ça me semblait normal. quand j'écoute rachmaninov, quand j'écoute schubert ou beethoven, ou nirvana ou amy winehouse, ou bach, ou mozart, ou les beatles, ou même aznavour, que sais-je encore, je ressens les choses, à 3000 %. je ne me pose pas de questions.

et quand je joue du piano...ah la la. ce que je ressens est indescriptible. c'est fort, c'est chaud, c'est coloré, c'est ailleurs, c'est l'amour, la colère, le chagrin, c'est le monde qui bat, le coeur qui respire, la vie toute entière qui devient autre chose, c'est invisible et pourtant si fort, c'est en moi, dans chacun des mouvements de mes doigts, dans chacune de mes inspirations, dans mon être tout entier, c'est vital, c'est le silence de mon âme qui résonne à l'infini.

comment transmettre ce truc ? comment lui faire ressentir ?

ressentir est la seule chose qui me maintienne en vie...
je le plains presque.
je suis dans l'impasse.

"quand je joue du piano, je ne ressens rien."...
c'est la phrase le plus triste qu'on m'ait jamais dite.

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22 janvier 2008

suite

évidemment, j'ai cogité toute la nuit et n'ai presque pas dormi suite à mon post d'hier. je suis bien obligée d'admettre que je me pose mille questions. non seulement quant à mon acte mais pas seulement.

depuis hier, je me demande vraiment ce qu'implique l'enseignement. la vocation d'enseigner. le devoir de transmettre.

peut-être que je réfléchis trop. peut-être que je m'implique trop.

mon métier est ma passion. à tort ou à raison, j'y pense, je le vis chaque jour, j'y réfléchis, je mets au point des stratégies pour éveiller la curiosité, amener à réfléchir, donner envie, transmettre l'envie d'apprendre.

et puis, je pense avoir un rôle à jouer dans la vie de mes élèves : quelque chose de fort se passe en moi à chacun de mes cours. chaque élève a un potentiel, même si ça n'est pas toujours musicalement. je ne sais pas si je m'exprime bien.

chaque élève est différent, chacun a son vécu, ses blessures, ses envies, ses passions. chacun mérite toute mon attention et toute mon application à lui apporter quelque chose.
et je me sens responsable.
d'eux, de leur devenir. que restera-t-il de mon enseignement dans 10 ans ? voilà la question que je me pose.

et puis, quel est mon rôle dans leur devenir d'être humain ?

oh, je suis bien consciente que tout cela est minime, une goutte d'eau. cependant, il n'y a pas de vaines gouttes d'eau. alors je continue de me sentir responsable.

il y a deux ans, en cours d'éveil musical, une petite fille de 3 ans avait crié des mots très durs à entendre, ambigüs, bizarres : "j'aime pas manger des zizis". dans la classe et dans ma tête, cette phrase, ces mots avaient résonné. j'en avais parlé au téléphone déjà, à "enfance maltraîtée", sous couvert d'anonymat. puis ils m'avaient conseillé d'en parler à mon supérieur hierarchique. ce que j'avais fait.

lui a tout de suite convoqué la maman de la petite pour lui parler, trouver les mots sans l'agresser ou laisser sous-entendre des choses, juste informer. je ne sais pas quel effet ça a eu mise à part l'entrevue que j'ai eu plus tard avec la mère. elle m'avait reproché d'en avoir parlé à mon directeur. mais j'avais la responsabilité de ce truc et je ne pouvais pas l'assumer seule.

une autre fois, c'est mon ancien directeur qui avait tenu des propos choquants à une jeune adolescente. j'en avais parlé ici même. et j'en avais également parlé à un collègue afin d'avoir un "allier" au cas où tout ceci dégénèrerait.

mais je ne peux pas me taire quand quelque chose me choque.

un prof est avant tout un modèle. je le pense sincèrement. et il est là pour transmettre un savoir. il est un guide parfois, il est souvent un révélateur. il doit être en tout cas irréprochable. et je m'efforce de l'être même si c'est parfois difficile.

en cours, je parle poliment mais il m'arrive de dire des mots d'argot par exemple. chaque fois, je regrette et je m'en veux.
parfois, en parlant avec un parent en dehors du cadre de l'école, il m'arrive de ne pas soigner mon langage, sans exagérer non plus. toutefois, je n'aime pas ce relâchement.
il m'arrive de me dire que ce cours-là, je n'ai pas été bien, je n'ai pas été assez présente, je ne me suis pas donnée comme j'aurais dû.
parfois aussi je m'énerve après un élève, trop. une fois, j'ai exagéré avec M. je l'ai appelé le soir pour m'excuser.
je m'efforce de respecter mes élèves et de leur inculquer quelque chose de bien plus profond que des notes de musique.
c'est difficile. et parfois, il me serait plus facile de laisser couler, de me la jouer cool, de venir avec des bouteilles pour fêter un anniversaire. je pourrais. oui.

mais je n'y arrive pas. j'ai le sens de mon métier. ce métier qui me tord les tripes, qui m'empêche parfois de dormir, ce métier qui est plus qu'un métier. ce métier est une vocation.

enfin je crois.
en tout cas, je n'ai pas envie de changer maintenant. et c'est pour ça que quand je n'aurai plus la "foi", quand je n'aurai plus rien à donner, quand ce métier ne me passionnera plus, j'arrêterai.
parce que je me sens responsable.

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21 janvier 2008

confession intime

il y a des jours où je me fais honte. où je ne me comprends pas. c'est comme si tout ce que je détestais s'incarnait en moi...

comme aujourd'hui.
jeudi soir, à l'école de musique, j'ai surpris un des profs prévoir de boire avec ses élèves de 17/18 ans. il avait trois bouteilles à la main, pour lui, deux élèves et un autre gars je crois.
ça m'a choqué. beaucoup...je crois qu'un prof doit montrer patte blanche, qu'un élève ne doit pas avoir la possibilité de s'enivrer avec son professeur. j'y ai pensé tout le week-end, même si ça ne me regarde pas vraiment. je me suis sentie mal vis-à-vis de ça, par rapport à ma conscience professionnelle, l'image de l'école de musique et aussi par rapport à ces "gamins" que j'ai déjà surpris bourrés pendant un de leurs cours.

aujourd'hui, je suis arrivée en me disant que je n'en parlerai pas. mais je devais voir le directeur pour d'autres choses. et je ne sais pas pourquoi dans la conversation, je lui ai parlé de ce que j'avais vu.

est-ce que je suis méchante dans le fond ? je n'en sais rien.
mon directeur m'a dit qu'il était d'accord avec moi, que c'était choquant, qu'on ne devait pas faire ça, que ça n'était pas sérieux et qu'effectivement, pour l'image de l'école, ça le faisait pas.
il m'a dit qu'il allait l'appeler et lui en parler gentiment, sans l'agresser et sans dire que je l'avais balancé. m'enfin, il n'est pas idiot, il a dû comprendre que ça venait de moi.

il a dit qu'ils avaient fêté un anniversaire et le permis d'un des élèves.
le directeur lui a juste dit qu'il aimerait être informé pour ce genre de choses, sans l'agresser.
et depuis, je me sens mal.

à vrai dire, j'ai carrément honte. même si je n'approuve pas le fait de boire avec ses élèves, je me déteste d'être comme tous ces gens que je déteste. je ne me comprends pas. est-ce pour me rendre intéressante ? est-ce par jalousie ? je me pose des tas de questions et j'ai vraiment honte de poster ce message.

mais il fallait que j'expie ici, quitte à me faire huer. ça me fait durement prendre conscience de ce que je peux être parfois. et il faut que ça change.
j'ai peur de le croiser maintenant.
je pense aller lui demander de m'excuser, lui dire que je n'aurais pas dû le débiner.

putain, je suis vraiment une connasse.

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03 janvier 2008

les deux gouttes d'eau

ils ont 5 ou 6 ans je crois et se ressemblent comme deux gouttes d'eau. impossible de les distinguer, ce qui me pose un réel problème pendant nos cours.
voilà trois mois qu'ils ont commencé le piano après avoir fait 3 ans d'éveil musical. et dans leur rôle de petits génies, ils sont tout bonnement parfaits. limite incroyables.
il y a des enfants qui sont naturellement dotés de facilités pour apprendre un instrument. ça arrive, oui, qu'un enfant se mette au piano pour la première fois et semble littéralement fait pour ça. les mains se posent, arrondies, les doigts ne flanchent pas, les notes ne sont pas d'horribles choses compliquées, le rythme est dans la peau.
mais les jumeaux sont encore plus que ça.
entre eux, une sorte de compétition est née. si je ne donne pas un exercice à l'un mais que je le donne à l'autre, vous pouvez être sûrs qu'ils l'auront travaillé tous les deux. ils ne veulent pas être dépareillés. c'est troublant.
évidemment, je les ai mis à la suite pour arranger la maman, qu'elle ne vienne qu'une fois pour tous les enfants. donc les jumeaux se suivent et se ressemblent. et me voilà à faire le même cours, quasiment, deux fois de suite. avec un certain émerveillement.
car en trois mois, les petites gouttes d'eau ont avancé si vite dans la méthode qu'ils ont rattrapé les élèves de l'année précédente.
point de soucis en ce qui concernent les mains ensemble, l'indépendance des mains, les accords, les piqués, les liés. point de difficultés rencontrées jusqu'alors. je fais tout de même attention à ne pas aller trop vite mais je suis toutefois bien obligée de les faire avancer. au point même que je me demande si la méthode nous fera toute l'année. honnêtement, je ne le crois pas.
j'ai parlé du conservatoire à la mère. elle ne veut pas. pourtant, ils pourraient faire une carrière superbe. c'est la première fois que je peux me prononcer si tôt sur le devenir pianistique d'un élève. je les vois bien dans quelques années, 10 tout au plus au rythme où ils vont, monter sur scène à deux. de plus, le répertoire pour deux pianos est très riche. ils feraient un tabac carnage !
les jumeaux qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, je les imagine sur deux pianos noirs, en concert. y a pas à dire, ça le ferait gravissime.
en attendant, moi j'hallucine. ils sont vraiment doués. ils apprennent à une vitesse terrible, sans éprouver la moindre difficulté, sans rechigner, avec cet esprit parfois terrifiant, de compétition, comme une envie de perfection à un âge où le plus souvent, on fait du piano parce qu'on y est obligé.
un jour, peut-être qu'on entendra parler d'eux. vous penserez à moi ;-)

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18 décembre 2007

le gouffre

parfois, je me sens seule. comme tout le monde au fond, je pense. avec cette faille immense à l'intérieur, qu'il faut remplir. ou peut-être pas en fait.

je tourne en rond chez moi, je vais au piano puis devant le pc, j'écris, je retranscris les partitions pour les concerts, j'ai de la musique partout en moi et dans ma tête aussi beaucoup. je réfléchis pour plus tard, j'élabore des projets, je formule des souhaits pour après, quand j'aurais du temps, quand j'aurais le courage, quand je trouverai la force.

il n'y a pas si longtemps, je ne pensais jamais à moi, à ce que je veux faire, à ce que je voudrais faire en fait. je pensais que la vie était toute tracée, qu'il n'y avait pas d'autres chemins possibles, que tout était utopique. que les rêves sont faits pour la nuit et qu'ils n'ont pas leur place le jour. j'allais bosser parce qu'il le faut, tout en me réjouissant de faire au moins un boulot qui ne m'est pas désagréable. et puis le soir venu, je me refaisais le film de la journée tout en me demandant si j'avais réussi à transmettre aujourd'hui. transmettre, se remettre en question, trouver les bons mots, se placer en tant que prof, être juste et avoir assez d'autorité pour imposer le respect, moi, toute frêle et si fragile, moi qui suis toujours aussi réfractaire à l'autorité justement.

même si le chemin est loin d'être fini, je pense avoir réussi. parfois mes élèves me surprennent, me disent merci, me respectent malgré nos différences. je ne suis pas eux, ils ne sont pas moi. mais je pense qu'on se comprend, que même si les cours se passent dans une ambiance détendue, je réussis à leur transmettre des choses, notamment l'envie je crois, d'apprendre.

bien sûr, mon comportement pour quelqu'un qui ne me connait pas, peut surprendre tant je ne ménage ni mes mots ni mes élèves. bien sûr, certains qui me jugent peuvent penser que je suis trop dure avec mes petits pianistes, bien sûr, ceux-là qui n'ont pas fait l'effort de m'apprendre, ne viendront jamais prendre de cours avec moi. mais moi, je suis fière de cette élève qui, après avoir raté une répétition est venue me voir, alors que je l'avais malmenée durant la répétition, pour me dire merci. parce que ce que je leur dis est vrai et qu'ils s'en rendent compte. parce que ce que je dis est tiré de mon expérience, pas d'un bouquin que j'aurais appris par coeur. parce que je me donne à fond pour eux, parce que ma vie en dépend, presque.

le soir, quand je me couche, je me remets toujours en question. mais je suis fière. non non pas de moi, jamais. fière d'eux et du chemin qu'ils parcourent.

maintenant, je sais qu'il faut que je continue mon chemin. pour eux et pour moi aussi. et que ce chemin n'est pas entièrement dédié à l'enseignement car pour bien enseigner, il faut aussi que j'apprenne. et pour apprendre, il faut que je vive. et que le matin, lorsque je me réveille, tous les rêves ne sont pas entièrement dédiés au sommeil, même si tellement doux...

en ce sens, mon gouffre commence à se remplir. j'en suis assez contente.

merci Lucie...

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12 novembre 2007

le bonhomme de neige...

pas le temps d'écrire et pas l'envie non plus, je dois bien admettre que je me demande parfois pourquoi je ne ferme pas ce blog. je me dis que l'inspiration finira par revenir alors je le garde. et puis ça m'oblige à écrire de temps en temps, même des trucs pas très intéressants. comme une hygiène de vie quoi.

aujourd'hui, j'ai retranscrit une partition d'une chanson que j'ai apprise en primaire, c'est dire si ça fait longtemps ! et bien, c'est revenu super vite, comme quoi, faut pas désespérer sur la capacité des gamins à apprendre des trucs à l'école ! bon, j'aimais beaucoup cette chanson, on la chantait avec la chorale de l'école, c'est sûrement pour ça que j'ai retenu la musique. enfin bref, on cherchait une chanson pour notre chorale sur le thème de noël mais tout ce qu'on trouvait était trop connoté religieux ou cucul la pralinette. alors, on trouvait rien qu'on avait envie de faire apprendre aux gosses.

et puis, ça m'est revenu, d'un coup ! et j'ai donc passé la matinée à écrire cette chanson n'ayant pas trouvé la partition sur le net.

comme d'hab, je ne sais pas si j'ai le droit de la diffuser ici mais je prends le gauche. après tout, je n'ai pas énormément de lecteurs, il faudrait vraiment qu'on ait envie de me faire ch*** pour me traîner devant un tribunal. alors je la mets pour ceux qui seraient intéressés. j'ai inventé la voix d'alto, fait quelques arrangements sur la voix de sopranos du coup et j'ai écrit une partie piano simple. ça vaut ce que ça vaut mais je suis contente de l'avoir fait !

c'est là ---> le_bonhomme_de_neige2

le texte est de prévert, moi j'adore prévert. voilà, une petite chanson à chanter au coin du feu quoi ;-)

à bientôt pour de nouvelles aventures !!!

Posté par annaellee à 14:28 - prof ! - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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