02 juillet 2007
121
quand j'étais au CNR, il y avait plusieurs salles conçues pour les élèves qui voulaient travailler dans la journée. j'étais souvent, très souvent même dans l'établissement, je ne travaillais que là-bas. alors, chaque jour, je faisais la queue pour avoir une de ces salles, en espérant en trouver une avec un piano pas trop pourri.
il faut dire que les gens ne respectent rien, pas même les pianos. souvent, je me retrouvais face à un instrument gribouillé d'injures en tout genre, parfois même des numéros de téléphone y étaient gravés dans le bois. certains allaient jusqu'à démonter le piano, comme un animal qu'on dépèce. et puis, tous ces pianos étaient vieux. désaccordés et vieux. ils avaient un son fatigué, des touches usées et sales de tous les doigts qui étaient venus se poser là. une histoires pour chaque piano, certainement.
souvent, les pianistes souhaitaient avoir la 121. c'était une salle agréable avec un piano pas trop défoncé. elle était située au premier étage, avec une grande fenêtre qui s'ouvrait sur la lumière. une fenêtre en arche. le sol était gris mais pas les murs comme bon nombre d'autres salles. non, les murs étaient blanc et il faisait frais...on l'aimait bien, la 121. quand on l'avait le matin, on était content et on la gardait le plus longtemps possible, jusqu'à ce qu'un autre vienne nous virer.
j'y ai passé des heures, des jours entiers. à travailler. le piano était tourné vers le mur du fond, la fenêtre souvent ouverte, même en hiver, parce que, lorsqu'on travaille son piano, on a chaud, même par 5° dehors. je sentais mes doigts sur les touches, j'entendais la musique, je planais en jouant Bach et j'oubliais tout.
Bach. merveilleux, superbe, grandiose et si intimiste à la fois. n'importe quelle oeuvre de Bach est parfaite pour planer. et puis, quand on y regarde de plus près, Bach a tout inventé. il a donné à la musique sa forme tonale, sa base, pour s'en éloigner et réussir à introduire la musique atonale, celle que Berg et Schönberg inventeront 2 siècles plus tard. Bach, c'est comme Dieu pour moi. bien que je ne crois pas en Dieu, je crois en Bach. c'est différent et subtil.
bref, j'aimais travailler Bach. je sais que tout cela paraît si désuet de nos jours, cette musique, la musique classique. elle n'est plus beaucoup écoutée. elle me parle. réellement. tout est si limpide, profond et clair...
hier, au piano, chez moi, c'était comme dans la 121. je sentais mes articulations, mes muscles, chaque partie de mes doigts, de mes mains. sur le côté des mains, on a cette partie un peu charnue, côté extérieur, mais si, vous savez. c'est mou. sauf que, pour un pianiste, cette partie de la main gonfle, s'enfle de muscles à force de travail. hier, je sentais ma main, je la sentais. comme avant. physiquement, c'est un soulagement. c'est comme si j'étais programmée pour ça, comme si je ne pouvais m'épanouir que comme ça.
je travaille Beethoven. on me l'a toujours interdit. aujourd'hui, je m'en fous, je peux le faire, je n'ai plus à attendre l'approbation de certains profs. alors, je me fais plaisir, et je sens mes doigts et mes mains, je les sens, je ne sais pas vous décrire ce que je ressens. c'est un tel plaisir, ça fait tellement de bien, les articulations qui travaillent, les touches qui s'enfoncent, les mesures à refaire, les enchaînements qui prennent tournure...au début, ça ne ressemble à rien, ou si peu. et puis, au fur et à mesure, la musique apparaît. c'est lent, c'est long. je suis dans le noir et je cherche la lumière. ce n'est pas un interrupteur qui éclaire tout à coup la pièce mais un jet lumineux qui peu à peu s'attarde sur un bout, un coin, puis se promène et découvre un autre endroit. c'est la partie que je préfère. quand on découvre vraiment ce que l'oeuvre qu'on déchiffre va donner. quand on commence à peine à maîtriser, que, doucement, ça prend forme, comme une esquisse au crayon...
voilà. je me sens bien. apaisée. juste parce que je travaille un peu mon piano ces temps-ci. c'est étrange. j'avais oublié à quel point j'aimais ça. à quel point la musique et moi, c'est pour toujours. naturel, élégant. je ne sais pas. c'est moi. c'est Beethoven et le souvenir de la 121. ça ravive, ça réchauffe, efface la douleur, l'ennui, le monde. je me souviens...
27 juin 2007
l'asthmatique...
pourquoi j'ai commencé à fumer ? il y a de ça 11 ans. onze longues années d'encrassage de poumons, une réelle drogue pour ceux qui en douteraient encore. on était dans un parking avec Dina et elle avait piqué une clope à sa mère pour qu'on essaie. Dina, elle était trop belle, avec ses cheveux de lionne toujours emmêlés et son regard de petit chat égaré. on avait 13 ans je crois. elle s'appelait d'ailleurs comme le chat d'alice au pays des merveilles.
Dina vivait seule avec sa mère. elle était libre. quand elle rentrait chez elle, elle restait toute seule longtemps. elle se faisait à manger et son appartement était chauffé par le sol ce qui donnait une sensation super agréable quand on marchait pieds nus. sa mère l'avait eu à 14 ans. Dina n'avait pas de père. et elle avait eu ses premières règles à 9 ans. ça l'avait fait rire. elle était un peu ronde. son visage était vraiment enfantin. elle devait partir l'année suivante. alors je passais du temps avec elle et Clotilde. on était le Club Des Trois, on s'était fabriqué une carte de club. c'était la classe totale.
mais Clotilde n'était pas venue dans le parking avec nous. elle était anti-tabac. pas nous. on était descendu au premier sous-sol avec la peur dans le ventre, la cigarette dans la main et le briquet dans la poche, on avait tout prévu. c'est elle qui l'avait allumé avant de me la passer. et puis, la première bouffée m'avait fait tousser comme un boeuf. mais j'avais continué. je ne voulais pas me dégonfler. on s'était dit qu'on le ferait ensemble. c'était notre pacte. alors on a fumé la cigarette à deux, en entier. des gens étaient passés dans l'escalier, on s'était tourné vers le mur de peur de les connaître. et puis, ensuite, on était remonté à la surface.
le monde. les gens, plus rien n'avait le même goût. on était devenu invincibles. on avait transgressé les ordres des adultes. ceux-là même qui nous disaient de ne pas fumer tout en tirant nerveusement sur leur tube de mort...on n'a pas recommencé cette année-là. Dina est partie vivre ailleurs, avec sa mère. la liberté est partie voir le monde. moi, je suis restée avec Clotilde qui était anti-tabac. et puis Clotilde aussi est partie. alors, triste comme une pierre, j'ai laissé tomber le Club Des Trois, j'étais seule. avec mes cigarettes...
Dina est revenue deux ou trois ans plus tard. elle était devenue anorexique. Clotilde avait réussi, elle était partie faire de la danse contemporaine. je l'ai revu régulièrement pendant plusieurs années avant de la perdre complètement. moi, j'étais restée seule ici, triste comme un caillou. avec mes cigarettes. et mon asthme...
cette nuit, j'ai repensé à Dina. pourquoi on avait commencé à fumer toutes les deux ? je ne sais pas. sans doute pour se donner un genre, parce qu'on était trop libre. c'était comme si tout nous était autorisé. on n'avait pas de parents, quasiment. les miens ne voyaient rien, la sienne travaillait trop pour se rendre compte. Dina était tellement belle, tellement libre, je l'ai suivie comme on suit son maître. elle m'apprenait. elle me montrait. ses cheveux, elle ne les coiffait pas, ma mère me forçait à me faire des nattes. Dina portait des jeans, ma mère me forçait à porter des jupes, je détestais ça. je voulais être comme Dina. je voulais être libre. toutes les trois, on était plus forte. quand elles sont parties tour à tour, je me suis sentie abandonnée. j'ai rencontré d'autres filles. qui fumaient comme des pompiers, couchaient avec des garçons, sortaient très tard le soir. alors j'ai commencé à fumer avec elles, pour me faire accepter, pour me sentir moins seule. mais je n'ai jamais oublié Dina et Clotilde.
cette nuit, j'avais perdu ma ventoline alors j'ai pensé à elles. j'étouffais dans mon lit et sans doute que je revoyais ma vie défiler devant mes yeux. et je me suis repassée mes meilleurs souvenirs. quand j'étais libre, quand j'étais pas asthmatique, accrochée à ma ventoline. quand j'étais dans ce parking et que j'ai fumé ma première cigarette avec elle. je n'oublie pas. ni Dina, ni Clotilde. je les aime encore...
29 mai 2007
les mocassins troués
du plus loin que je me souvienne, il a toujours eu un aspect négligé. ses vieilles chemises rayées ont dû faire la guerre, ses vieux jeans Woodstock. il porte sa barbe comme un fardeau, elle blanchit au fil des années, emmêlées, trop longue, elle lui fait comme une barrière, je n'ai jamais vraiment vu sa bouche.
il porte des mocassins, parfois troués. je n'aime pas les mocassins, ça donne un côté vieillot à tout ce que ça touche, même le pied d'une fraîche jeune fille, même dorés, même fantaisies, je n'aime pas les mocassins. auparavant, il portait toujours des tongs. été comme hiver, il se baladait en tongs. c'était assez bizarre de le voir crapahuter pieds nus lorsque nous étions toutes bottées.
cet homme est un extra-terrestre. il a choisi les mathématiques, enfin, il n'a pas choisi réellement puisqu'à 8 ans, il résolvait pour le plaisir des problèmes que l'on n'aborde qu'en terminale, par exemple. il a toujours été un génie pour les chiffres. et plus le temps passait, et moins nous comprenions ce qu'il cherchait à résoudre. il était souvent plongé dans son silence, comme happé par son propre monde, réfléchissant à certains problèmes complètement improbables pour le commun des mortels. les mathématiques pures, à un certain stade, dépassent totalement la pensée humaine, il faut un être à part pour les comprendre, les appréhender et trouver les solutions.
il a écrit une thèse lorsque j'avais 10 ans. nous étions allées l'écouter, paisibles, fières même. et nous nous étions endormies au premier rang, parce que nous ne comprenions pas un traître mot de ce qu'il racontait. il m'a semblé qu'il a parlé pendant des heures, même le titre était parfaitement incompréhensible.
et puis, j'ai grandi, sans le moindre talent pour les nombres ou les formules mathématiques. et je me suis éloignée. parce qu'il était pour moi un grand mystère, parce qu'il ne montrait rien, ni ses émotions ni évidemment ses sentiments. tout ce qu'il pouvait montrer, c'était son grand front avec dedans tous ces problèmes de maths que je ne comprendrais jamais.
une fois, par curiosité, je lui ai demandé ce qu'il recherchait, le but ultime. il m'a répondu que pour un néophyte, c'était totalement imperceptible, que même le cheminement de pensées ne pouvait pas être entendu par quelqu'un qui ne pratique pas cet art. abstrait. tout était abstrait. même la parole. il était un mur, entouré par un silence implacable. et souvent mué dans ses migraines. car à force de chercher, on se heurte et on se fait mal.
souvent, on me parlait de lui. j'enrageais. de voir que d'autres le comprenaient mieux que moi. et puis, il marquait ses préférences. je me sentais comme le vilain petit canard. celui qui n'a pas hérité des bons gênes. je souffrais en silence. et je ne le regardais plus car j'avais peur de ses yeux. ses yeux bleus, froids, ses yeux qui trahissaient ses souffrances de mathématicien. ses yeux qui reflétaient les problèmes insolubles et qui parfois, alors que personne ne s'y attendait, déversaient sur nous un amour silencieux. je crois.
et puis, je suis partie. j'avais peur qu'il ne m'aime plus, qu'il m'oublie. je ne l'appelais pas de peur de ne pas savoir lui parler, j'avais peur de ses silences, de sa solitude. alors, plus tard, c'est lui qui m'a appelée. au début, je croyais qu'il voulait quelque chose. non. c'était juste comme ça. je lui manquais. parfois même il voulait passer me voir. mais il n'osait pas. il était bloqué, dans ce schéma d'homme seul, de génie qui n'aime pas. il était enfermé en lui-même. il souffrait et je ne l'avais même pas remarqué.
aujourd'hui, chaque fois qu'il me parle, sans peur, sans tabou, je l'écoute et parfois, le son de sa voix me surprend, comme si je l'entendais pour la première fois alors que j'avais vécu 20 ans avec lui. 20 ans, à ses côtés, sans jamais percer ses secrets. 20 ans sans parvenir à l'apprendre, à le connaître. 20 ans de gâché, de non-dits, de malentendus. j'avais tellement souffert de ses silences et lui des nôtres, chacun dans son coin, n'osant pas se parler.
il porte toujours ses mocassins, ses vieux jeans, sa barbe qui le fait passer pour le père noël lorsqu'il fait ses courses le 24 décembre. il est toujours seul mais il parle. il se confie, il s'ouvre enfin. à plus de 50 ans. à moi. sa fille.
et je vois enfin mon père.
21 mai 2007
une touche blanche une touche noire...
"une touche blanche une touche noire...
la jeune fille s'avance d'un pas hésitant vers un piano noir et brillant au milieu de la scène. elle sent les yeux posés sur elle, elle tremble. elle respire ou plutôt, elle s'essouffle, le chemin de la porte au tabouret lui semble durer une éternité. elle croit entendre des chuchotements parmi le bruit loufoque des battements de son coeur. "boum! boum!" en plein silence s'immortalise. elle voudrait s'enfuir, reculer, repartir en arrière, courir vers la sortie. ses yeux, rivés sur le piano, oublier la lumière aveuglante des projecteurs.
une touche blanche une touche noire...
la vieille dame se relève. elle salue bien bas et s'éloigne de ce qui fut son compagnon durant toutes ces longues années. ce piano noir qu'elle sent encore vibrer sous ses doigts. chacun de ses pas déclenche un nouvel éboulement d'applaudissements. parfois tombe un bravo. elle s'en va, tranquille, elle sourit, mélancolique déjà de cette scène qu'elle aura tant aimé. c'est la dernière fois qu'elle met cette robe, la dernière fois qu'elle voit tous ces yeux, elle savoure...une larme perle à son oeil gauche....la porte est tout près à présent. elle va partir. et le projecteur s'éteint.
une touche blanche une touche noire..."
ma prof de français de terminale avait lu mon texte à toute la classe. elle aimait beaucoup ce que j'écrivais. j'étais fière mais un peu gênée. je me souviens du premier jour où elle nous avait demandé à tous d'écrire un autoportrait avec "j'aime", "j'aime pas". il fallait se décrire comme ça. je lui avais tartiné tout un texte de trois pages tandis que les autres séchaient en mordillant leur stylo plume.
j'avais 18 ans, des rêves d'écriture dans la tête, j'aimais les mots, j'aimais tous les mots. je lisais Rimbaud et ça me faisait fantasmer. ma prof de français, elle était plutôt forte et elle boîtait un peu. les autres ne l'aimaient pas. elle était spéciale. sèche, dure. moi, elle me fascinait, par ses goûts, sa façon d'enseigner. et puis, elle croyait en moi, elle me le faisait savoir à chaque fois. alors, lorsque j'écrivais, je me disais qu'un jour, je lui ferais lire. j'avais projeté de mettre mes trucs dans son casier, dans la salle des professeurs du lycée. évidemment, je ne l'ai jamais fait. pourtant, je crois bien qu'elle m'y encourageais. je crois bien qu'elle voulait que j'écrive, que je travaille ce "talent". du moins, c'est ce qu'elle me disait.
aujourd'hui, chaque fois que j'écris quelque chose, je me demande si ça lui plairait toujours. je repense à cette démarche particulière, son entrée dans la salle de cours au troisième étage, aux autres qui pouffaient de rire, bêtement, lorsqu'elle nous amenait Ferré chante Baudelaire, ou Montéverdi. j'étais la seule à écouter, j'étais la seule à m'intéresser à ce cours, totalement inutile aux yeux des autres puisque pas d'épreuves au bac. moi, le bac, je m'en foutais comme de l'an 40. j'étais amoureuse, j'étais torturée, j'étais littéraire, j'étais passionnée. j'avais envie de choses immenses, je lisais Musset en rêvant d'une vie de folie.
et puis, j'ai eu mon bac, je suis partie. et j'ai rangé tous mes textes dans une boîte. ma boîte noire. celle où je mettais les lettres de mes vieilles amies, mes vieilles photos, mes vieux rêves. mais j'ai continué d'écrire par habitude, par envie, pour garder une trace.
aujourd'hui, de ma boîte noire sort un rêve que je n'ai jamais cessé de caresser, à l'intérieur. et peut-être qu'un jour, j'irai dans mon ancien lycée pour déposer mes textes dans le casier de madame K. celle qui croyait en moi.
édité pour fashion victim ;-)
01 mai 2007
penny lane
il n'avait pas particulièrement attiré mon attention, pas tout de suite, pas dans les premières semaines...ça s'était amorcé lentement, c'était presque invisible.
bien sûr, on se côtoyait tous les jours, on riait même ensemble. mais je n'étais pas tout-à-fait libre alors je ne poussais pas plus loin la relation. et lui non plus. peut-être aussi par timidité et peur de se rétamer une nouvelle fois.
il y avait toujours un tas de bigmacs entre nous. moi, j'étais devant. lui derrière. on se regardait, on se souriait. et puis, j'aimais déjà son odeur. lorsqu'il passait près de moi, je le reniflais discrètement, et ce parfum me perturbait un peu.
parfois, nos doigts de frôlaient dans la prod*. je prenais la boîte qu'il était en train de poser, je sentais le bout d'un doigt passer sur le mien. je levais la tête et la baissais, gênée. je ne comprenais pas si tout ceci était hasard ou bien signe. je ne savais plus comment aimer, je ne savais pas si on pouvait m'aimer.
j'avais bien remarqué ce jour-là comment il m'avait souri et ce que j'avais vu dans ses yeux m'avait retourné. mon ventre s'était tordu dans tous les sens, mon coeur était monté dans ma gorge puis descendu dans mes chaussettes, tout cela en un temps record. j'avais bien vu ce sourire, juste pour moi, avec ma casquette vissée sur la tête et mon tee-shirt tout tâché de graisse. j'avais bien remarqué ce regard appuyé, sur moi et mes cheveux presque rasés et ma maladresse légendaire, celle qui faisait valser les frites hors de leur boîte en carton et tanguer les cocas jusque sur le sol poisseux.
il portait sa chemise bleue, celle des chefs. moi j'étais toute de rouge vêtue, comme un chaperon perdu dans les méandres de ce fast food. et il m'avait souri.
plus tard, devant la machine à milk shake, on n'avait pas vraiment parlé. je passais le mop* au comptoir, je regardais un peu vers lui puis détournais mon regard sur le lobby*. j'avais peur, j'étais excitée aussi. parce que je n'étais pas sûre de ce qui était en train de se passer. je respirais son odeur dès que je m'approchais de lui tandis qu'il s'affairait à nettoyer chaque petite pièce de la machine. il y avait la radio en bruit de fond. on l'entendait à peine.
et soudain, il y a eu Penny Lane. j'aime cette chanson. j'ai commencé à la fredonner doucement. dans mon coin. puis, en m'approchant de lui avec mon balai bleu, je l'ai entendu qui chantait aussi. et nos voix se sont mêlés doucement, dans un chuchotement à peine audible.
il m'a souri encore.
c'est là que j'ai su. je sais, c'est bête. mais c'est à ce moment précis que j'ai su. lorsqu'il a chanté avec moi les paroles de cette chanson.
"...Penny Lane is in my ears and in my eyes.
There beneath the blue suburban skies
I sit, and meanwhile back..."
* charabia macdonaldien très poétique
22 avril 2007
sous nos pieds, le gravier...
cette phrase un peu oubliée, cette image floue qui évoque pour moi, un souvenir très fort, une émotion presque palpable dans mon corps et mon coeur d'enfant.
on était en classe de CE2, je revois les tables abîmées avec les casiers dessous, et les chaises attachées par ces barres de métal, vertes. je regarde encore ce tableau noir et le bureau de Melle Jérome sur le côté. je me souviens de la fenêtre et du soleil qui la traversait ce jour-là...
on avait à faire, chacun notre tour, un exposé sur un livre qu'on avait lu. je ne sais plus ce que j'avais choisi : "Croc Blanc", peut-être. je l'avais eu pour la saint nicolas, un beau livre illustré, magnifique. et j'aimais bien l'histoire. mais ce garçon avait choisi un tout autre style de livre : "un sac de billes", de Joseph Joffo. je me souviens comme si c'était hier. il était devant tout le monde, il nous lisait son petit exposé et il avait fini en lisant quelques passages de l'histoire. il nous avait expliqué que c'était une histoire vraie. je ne connaissais même pas la deuxième guère mondiale à l'époque. je n'avais aucune idée de ce qu'on avait fait à tous ces gens, je ne savais même pas que les camps pouvaient avoir existé.
je me souviens de ce jour et de ce que j'ai ressenti. "nos pas sur le gravier...", un truc du style. et toute ma vie a changé. je ne saurais dire pourquoi. jusqu'alors, mes lectures étaient naïves. je dévorais la comtesse de Ségur, les histoires mignonnes de ces petites filles modèles, j'adorais lire, je mangeais un livre par jour, sur les bancs du conservatoire, chez mémé ou à la maison le soir. mais je ne lisais jamais d'histoires vraies. je ne lisais pas de livres tristes. je ne connaissais pas la guère. personne ne m'avait appris l'histoire, personne ne s'était donné la peine de m'expliquer cette histoire.
je suis restée ébahie. Joseph Joffo est devenu mon obsession. je l'ai lu à mon tour. mais ça ne me suffisait pas. il me fallait d'autres histoires, il fallait que je sache. alors j'ai découvert Anne Franck, puis j'ai préparé un exposé sur son fameux journal avec Clotilde, ma meilleure amie. on l'a lu ensemble. et je l'ai relu, relu, jusqu'à l'épuisement. je ne pouvais pas croire à ce que je lisais. je ne pouvais pas croire qu'on avait fait ça à des enfants. ni à des adultes évidemment. mais dans ma tête d'enfant, les enfants ne pouvaient pas mourir. c'était impossible. longtemps j'avais cru qu'après ma mort, le monde repartirait de zéro. il y aurait de nouveau les dinosaures, la préhistoire, les homo-sapiens, Bach, mes parents, puis moi. je vivrais ainsi éternellement.
c'est en découvrant Joseph Joffo et Anne Franck que j'ai su que ça n'arriverait pas. et que les enfants deviennent des adultes, puis des vieillards. et qu'il peut y avoir des guères, des méchants, des gens qui tuent, même les enfants. et je me souviens de cette émotion immense qui m'a submergée tandis que le garçon de ma classe nous lisait "un sac de billes".
j'avais compris que je n'étais pas immortelle. et ça m'a glacé le sang.
pour découvrir le récit de ce petit garçon, un clic sur le livre :
11 avril 2007
cosette
j'en connais une qui va sourire.
c'était hier soir. ce nom m'a rappelé tellement de choses tout à coup. comme une bouffé d'air, une image qui suit une autre image, puis une autre et encore une...finalement, comme un film tourné avec une vieille caméra. les images floues, abîmées, qu'on aime regarder de temps en temps. la nostalgie d'une époque, d'un appartement au septième étage dans une petite cité, anciennement ouvrière.
elle est née en 1921. elle avait connu la guère et se souvenait de ceux qui occupaient, jusqu'aux provisions familiales. elle avait 2 ou 3 soeurs, je ne sais plus. dont une qui avait été tondue pour avoir aimé un allemand. elle était couturière et avait toujours connu la pauvreté. mais elle gardait ce sourire. elle était belle. il y a de vieilles photos qui traînent encore sur les étagères. elle souriait toujours, en noir et blanc. elle avait cette aura de mystère que les femmes qui ont vu beaucoup de choses portent en elles.
elle s'appelait Charlotte. elle avait été mariée deux fois. la première, avec un homme qui l'avait mise enceinte assez vite. un jour, alors qu'elle partait le chercher à la gare, sur le quai, une autre femme, enceinte, le même ventre très rond. elle lui avait souri. elles partageaient bien plus qu'elles ne savaient. lorsque son mari était descendu du train, les deux femmes lui avaient tendu les bras. Charlotte avait immédiatement quitté cet homme. blessée à tout jamais. amour déçu.
puis elle avait rencontré Paul. il travaillait à l'usine. il avait fait la guère et en avait été marqué à tout jamais. pour oublier les corps sous lesquels il avait dû se cacher pour ne pas être abattu, il avait commencé à boire. beaucoup. souvent. et il était devenu un soldat, pour toujours dans la violence. ensemble, ils avaient eu cinq autres enfants. tous beaux.
ils vivaient dans un petit appartement, dans ce petit immeuble entouré de verdure. elle avait dû subir les coups. et les humiliations. mais elle ne se plaignait jamais. à l'époque, on ne disait rien. certainement que toutes les femmes subissaient sans oser parler. et puis, il y avait ses six enfants qu'elle aimait. ça lui suffisait.
elle connut de grands malheurs, de ceux dont il est impossible d'oublier. elle s'était fragilement relevée. cependant, elle avait porté le deuil d'un enfant pendant plus de huit ans, troquant ses blouses à fleurs pour des robes noires. huit ans. jusqu'à ce qu'une de ses filles lui demande, pour son enfant nouveau-né, de retrouver les fleurs sur ses robes. elle avait accepté. mais son coeur portait le deuil intérieurement.
après la mort de son mari, elle s'était retrouvée seule avec une autre de ses filles. elles avaient vécu ensemble, quasiment toute leur vie. elles étaient souvent dans la cuisine, un peu sale, bleue. elles fumaient des gauloises sans filtres et buvaient des bières toutes les deux. charlotte s'occupait à présent de ses petits-enfants. c'est elle qui les prenait à midi après l'école puis le soir, jusqu'à ce qu'on vienne les chercher. elle leur préparait le goûter : du pain avec du chocolat glissé dedans, du jus de pomme. et avec eux, elle regardait la télévision. elle avait toujours l'air songeuse dans son fauteuil, dans la pénombre du petit salon. sans doute pensait-elle à toutes ses aventures.
le samedi soir, elle retrouvait tous ses enfants autour de la table familiale. ensemble, ils riaient, partageaient le repas. les petits enfants jouaient ensemble, c'était animé. parfois, une voisine venait lui rendre visite dans la journée. elles se connaissaient depuis des décennies, elles avaient vécu les mêmes choses, les mêmes chagrins, les mêmes joies. puis, elle partait chez Gros pour faire ses courses, à pied car elle n'avait jamais conduit une voiture de sa vie.
elle était vieille à présent. et son visage portait les stigmates de sa vie. elle avait toujours ses blouses à fleurs. elle aimait ses petits oiseaux qu'elle regardait dans leur cage. elle m'appelait Cosette parce que j'aimais l'aider à faire le ménage. ce que je préférais, c'était faire les carreaux. mais je ne faisais que l'intérieur, parce que c'était dangereux.
elle s'appelait charlotte.
je l'appelais Mémé.
17 mars 2007
j'aurais voulu...

je suis restée longtemps devant mon message vide. une seule idée en tête et pas celle que j'aurais voulu. je suis restée là à fixer l'écran, me demandant si je devais faire semblant. j'aurais voulu réussi à oublier, à ne pas me souvenir.
mais je ne peux pas...
je me souviens du 17 mars, le dernier 17 mars qu'on a pu fêter, il y a très longtemps.
je me souviens de tes cheveux qui tombaient sur ton visage.
je me souviens de mes 10 ans, lorsque tu m'as offert ce dernier cadeau d'anniversaire.
je me souviens des coups de fil angoissés, angoissants.
je me souviens du jour où j'ai regardé La Belle et Le Clochard pour la dernière fois.
je me souviens du meuble de téléphone où je me suis cachée pour qu'on ne me voit pas.
je me souviens de la tête de P quand je l'ai appris.
je me souviens de chaque mot et de leur lente résonance dans mon crâne.
je me souviens que mon coeur d'enfant est mort ce jour-là.
je me souviens de ta place à table, les samedis soirs.
je me souviens de nos parties de cache-cache.
je me souviens de la profonde tristesse dans tes yeux.
je me souviens de ton dernier éternuement qui t'avait valu tant de remontrances.
je me souviens de la cuisine bleue et un peu crade.
je me souviens des montagnes de livres dans ta chambre.
je me souviens de ta voix parfois, dans mes rêves.
je me souviens de l'amour que nous nous portions mutuellement, même s'il n'a pas suffit.
je me souviens de ta dernière lettre et des taches de larmes qu'il y avait sur tes mots.
je me souviens de la couleur de ton sac à main.
je me souviens de tous tes voyages et de tous les cadeaux que tu en ramenais.
je me souviens de tes ongles rongés.
je me souviens du jour où j'ai eu le droit d'aller me recueillir sur ta tombe.
je me souviens des larmes de ma mère.
je me souviens de mon impuissance d'enfant.
je me souviens de tes bières sur la table.
je me souviens de la vue par ta fenêtre.
je me souviens du dernier film que tu m'avais enregistré et que je n'ai jamais pu regarder.
je me souviens comme tu croyais en moi.
je me souviens combien je t'aimais.
j'ai longtemps cru que tu reviendrais. que tout ça n'était qu'un cauchemar. mais celui-là dure depuis 15 ans. et la vie a continué son chemin sans toi, et sans la petite fille que j'étais. et tous mes mots ne pourront jamais exprimer la tristesse et le manque. et ne me soulageront jamais.
j'aurais voulu vous parler de cette soirée qui m'attend, vous dire qu'il fait moche mais que ça ne compte pas. j'aurais voulu vous parler de musique, de piano, de J.C Pennetier peut-être. j'aurais aimé y parvenir aujourd'hui.
j'aurais vraiment voulu ne pas vous infliger ça. j'aurais vraiment aimé oublier. mais chaque année, depuis 15 ans, la noirceur m'envahit le même jour. et je ne pense qu'à elle.
à ma Françoise...
14 mars 2007
ptite soeur...
je me souviens du premier jour de sa vie comme si c'était hier. le couffin était posé sur la commode, tout prêt à l'accueillir. il était beau, tout blanc, avec de la dentelle sur les côtés. il était là depuis plusieurs mois déjà et j'avais même déjà lu le mot, précédemment écrit par ma mère. dans leur chambre, il n'y avait personne. ma soeur et moi dormions encore lorsqu'ils étaient partis à la maternité.
il faisait super beau, normal, pour un mois d'août. quelques mois plus tôt, nous avions perdus un membre de notre famille dans des circonstances violentes et nous étions encore tous sous le choc. mais ce jour-là, notre vie allait s'éclairer d'un jour nouveau. nous allions renouer avec la vie. et puis, j'étais si heureuse de rencontrer un enfant, un bébé, pour la première fois.
c'était le 7 août. au matin. je me levais tranquillement, ignorant tout de ce qui avait pu se dérouler dans la nuit. machinalement, j'avais ouvert ma porte et m'étais dirigée vers la chambre de mes parents. il faisait grand jour déjà, je ne me rappelle pas l'heure qu'il était précisément. et dans le couffin blanc, il y avait ce mot que j'avais déjà lu. c'était maman qui nous prévenait ma soeur et moi, que ma petite soeur avait décidé de naître aujourd'hui.
j'étais heureuse, si heureuse que je ne me rappelle pas du reste de la journée jusqu'à ce moment où on m'a emmené la voir. la chambre était blanche et ma mère avait une chemise de nuit rose. une chemise ouverte dans le dos, un vêtement d'hôpital. elle avait l'air fatigué. elle voulait aller fumer une cigarette. et puis dans le berceau transparent, il y avait ma petite soeur. elle était toute rose elle aussi et elle avait de grands doigts très fins et l'air fripé des nourrissons aux premières heures de leur vie.
je n'osais pas m'approcher. elle avait l'air si fragile, comme une petite poupée. je la trouvais belle et mystérieuse. elle avait un peu de retard sur la date prévue, comme si elle ne voulait pas sortir du ventre chaud de ma mère. là où elle logeait depuis près de 9 mois et demi. elle avait donc grandi un peu plus que la normale. elle était plus mince, plus fine que les autres bébés. elle était comme aujourd'hui, grande, fine et belle.
plus tard, j'ai appris à lui donner le biberon et à la prendre dans mes bras, doucement, délicatement, tout en lui soutenant toujours la tête.
et puis elle a grandi. et je suis partie de la maison familiale. pour moi, sa naissance date d'hier, alors qu'il y a déjà près de 15 ans qu'elle est ici. je pense tous les jours à elle, tous les jours à sa venue au monde. car sans elle, je serais certainement différente. je ne serais pas vraiment une grande soeur. je n'aurais pas connu ce bonheur...
je ne sais pas lui dire combien je l'aime. alors je l'écris ici, car je sais qu'en douce, elle me lit...
bisous mon pou :)
05 mars 2007
Elle...
souvent, le soir, en m'endormant, je me souviens d'elle. de ses beaux yeux marrons si expressifs et de ses cheveux en bataille.
je sais que c'est loin, que tout est oublié pourtant, il est si doux de me remémorer ces moments passés à ses côtés.
je sens à nouveau sa main qui me frôle et tous ces sous-entendus pleins de promesses, je sens encore sur moi ses yeux délicats, remplis d'espérances et de peur aussi. je me sens de nouveau trembler face à elle et l'ultime interdit qu'elle représente.
son corps était doux et laiteux, si doux à regarder, toucher, si blanc, pourtant pas si pur...derrière les lourds rideaux rouges qu'elle avait mis devant son lit, je la revois, lascive, sensuelle, offrant à mon regard mille délices qu'on ne peut que taire au monde. elle était l'unique. elle fut la seule. ensemble, main dans la main, on parcourait la ville, affrontant les regards, faisant fi des remarques tantôt salaces, tantôt hargneuses.
réfugiées dans la petite chambre que je louais à l'époque, nous savourions nos instants de liberté et profitions de l'amour qui nous prenait peu à peu. ces quelques jours, ces quelques semaines à l'abri du monde, dans notre nid. ces quelques moments rien qu'à nous, tremblantes, heureuses d'être ensemble, seules au monde.
ses yeux brouillés, affolés, comme un petit animal en danger alors qu'à l'extérieur, son corps qui lui servait de bouclier. elle était si forte, elle semblait ne jamais trembler, ne jamais sentir la froideur alentour. j'aimais plus que tout son parfum, la douce effluve qu'elle laissait sur mon oreiller, j'aimais la regarder s'endormir, si enfantine, si rassurante. elle se serrait contre moi, me donnant l'impression d'être forte à mon tour. elle me donnait envie de la protéger, de nous protéger.
elle était trop belle sans doute, sans même s'en apercevoir. et le monde est bien trop cruel pour deux femmes qui s'aiment. notre histoire s'est arrêtée dans un tourbillon de douleur, dans un fracas d'incompréhension. et je sais que c'est fini, que je ne pourrais certainement jamais revivre ça. une histoire si douce, si langoureuse, ces mois qui à jamais appartiennent à ma mémoire, cette souffrance jamais éteinte. car on ne peut oublier pareille étreinte lorsqu'on l'a connue. et même si on peut toujours aimer à nouveau, être heureuse à nouveau, vivre de jolies choses, être amoureuse, cette histoire là, on ne l'oublie pas.
car elle a changé ma vie. elle m'a donnée plus que ces quelques mois, elle m'a appris la liberté, la fraîcheur, elle m'a soufflé que rien n'est jamais impossible, que tout est permis lorsqu'on aime.
Elle que je contemple encore parfois dans mes songes éveillés et qui ne le sait pas. elle est restée dans mon souvenir et quelquefois je me réfugie encore dans ses bras, la tête dans les plis fins de son cou à respirer le parfum de la liberté.

PS: pardon à tous ceux qui seront choqués mais ici, c'est chez moi et j'ai décidé de ne pas m'auto-censurer.







