Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

11 avril 2008

regards

dimanche matin, je me lève à l'aube pour jouer à la messe, exceptionnellement, je le précise.
avec ma chorale, nous sommes conviés à donner une partie de notre programme pour une messe spéciale à bosserville. en présence de l'évêque...

j'arrive à 9 heures pour la répétition. je suis dans le coltar grave et je décide de ne pas prendre de bêtabloquants pour jouer. nous sommes placés dans une sorte de mezzanine, à l'abri des regards et j'ai peur de ne pas supporter les médicaments...

depuis plus de 10 ans que je prends ces cachets pour ne pas trembler quand je joue en public. ce sont mes profs du conservatoire qui me les avaient conseillé au vu de mon trac immense quand je monte sur une scène...

dimanche, je suis trop faible, j'ai peur que mon coeur ralentisse trop et de ne pas être bien. je n'en prends donc pas. c'est la première fois depuis des années...

on ne me voit pas de là-haut. non. on ne me voit pas du tout. je n'ai pas de boule dans le ventre, je ne tremble pas du tout. parce qu'on ne me voit pas...

et le concert se passe super bien. je suis contente, je n'ai pas tremblé, pas même une seule minute.

soudain je réalise. que ce qui me fait trembler de la tête aux pieds lorsque je monte sur scène, ce n'est pas la musique. ce n'est pas la peur de me planter. c'est tout simplement le regard des gens sur moi. et tout me remonte d'un coup.

mes complexes que je traine depuis l'enfance, ceux qui m'ont valu d'être souvent le souffre douleur de mes camarades...en fait, un complexe, une tare qui m'a valu tellement de surnoms affreux, tant de moqueries douloureuses, tant de rires...ça me revient parce que je n'ai jamais oublié.

bien souvent, j'ai supplié mes parents de m'emmener me faire "soigner". et chaque fois, je me suis heurtée à leur refus. le refus de la vérité sur mon visage et leurs " mais tu n'as rien qui cloche, ce sont des cons, tu es tout-à-fait normale"...alors que j'ai toujours su que c'était faux. que mon visage n'était pas exactement le même que ceux des autres enfants. ceux qui avaient eu droit à un appareil dentaire...

jusqu'à mes 20 ans, je n'avais jamais été chez un dentiste. mes parents n'en voyaient pas l'utilité puisque je n'avais jamais mal aux dents. oui mais j'avais mal d'être différente...
de n'avoir pas le profil des autres. et mal d'être surnommée...la guenon.

pendant des années, j'ai eu mal, je me cachais. le dimanche, je me recroquevillais de manière à pousser mes dents avec mes genoux. et je pleurais parce que je n'y arrivais pas.
mes parents ont toujours nié l'évidence. j'ai dû faire avec ce défaut.

évidemment, je ne ressemble pas vraiment à un singe. seulement, ce surnom a gravé en moi une souffrance terrible. et encore aujourd'hui, quand je vois mon sourire sur une photo, j'ai envie de mourir. je sais que ça peut paraitre excessif mais c'est vrai. ce profil, je le vomis.

et quand je monte sur scène, les gens ne me voient que de profil. et ils me voient, tout simplement.

la dentiste que je vois m'a dit que je pouvais encore corriger. mais je ne me vois pas donner mes cours avec un appareil, je sais trop que les gamins se moqueraient de moi. alors, chaque fois, je change de dentiste. pour ne pas avoir à expliquer. que je me suis habituée à ça et que je ne supporterai plus de subir les ricanements. alors tant pis. je reste comme je suis. mais souvent, j'y pense. et j'ai honte. et j'ai envie de m'enterrer. même si je sais que c'est futile, idiot, que des tas de gens souffrent de choses bien plus graves sur terre...

je sais tout ça.

mais rien n'y fait.

quand on ne me voit pas, je ne tremble pas...

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