Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

14 février 2008

130 km/h

à fond dans l'autoradio, il y a jacqueline Dupré et daniel barenboim qui joue à en mourir le deuxième mouvement de la première sonate pour violoncelle et piano de Brahms. mes yeux brûlent, mon pied appuie sur l'accélérateur. la glissière de sécurité me fait de l'oeil, je résiste.

9h30 ce matin. elle arrive avec ses enfants et s'installe au bureau, face au directeur. je m'assois à côté. elle commence et tout de suite je comprends qu'elle va faire mon procès. elle parle sur un ton que je ne lui connaissais pas. elle ne me regarde pas, à aucun moment. elle dit "elle" en parlant de moi, comme si je n'étais pas là. automatiquement, je revois ma soeur dans cette haine.

j'ai mal. j'écoute. depuis deux ans, elle entretient une rancoeur vis-à-vis de moi. encouragée par son crétin de mari. celui qui me faisait rire avec ses blagues, ceux qui m'ont invité à dîner un soir de juillet dernier, ceux-là même qui faisaient semblant, depuis le début, de m'apprécier et de me faire confiance.

elle a sur ses genoux son dossier à charges : toutes les preuves accumulées ces deux dernières années. elle m'accuse. mais se défend de le faire. pourtant, chaque parole est méchante et injuste. je la regarde. pas elle. je baisse le yeux. je ravale les larmes.

elle dit des choses affreuses : je favorise une élève parce que je m'entends bien avec la mère alors que l'élève en question ne joue pas terrible. je snobe son fils aux concours que je leur fais passer, je programme la même élève à toutes les auditions pour qu'on ne voit qu'elle, ma relation avec les parents de celle-ci m'influence. elle dit que son fils en souffre. elle parle d'injustice. elle pense que faire jouer les frères jumeaux à quatre mains était une façon de les réduire en tant qu'être humain unique. elle espère à la fin de cette conversation que je ne ferai pas payer aux enfants ce qui se passe entre nous.

il me faut deux minutes pour réagir après son laïus. deux minutes pendant lesquelles il me faut toute la volonté du monde pour ne pas craquer, tomber en sanglots ou partir en claquant la porte. jamais des mots ne m'ont fait tant de mal. ça tourne dans ma tête. je supplie des yeux mon directeur. et finalement réponds.

les mots sortent et je ne contrôle plus. je lui dis mon indignation, ma surprise et ma douleur. surtout cette effroyable douleur. jamais je n'ai favorisé quiconque. jamais je n'ai ignoré son fils. elle me parle de gestes que j'aurais eu pour l'autre élève. "vous lui avez tapoté les mains". je me souviens de ce jour de concours : j'étais avec eux, ceux qui m'accusent. je n'avais pas pu parler avec ma petite pianiste, je lui avais donc pris les mains rapidement pour lui signifier que j'étais contente d'elle. justement parce que j'étais assise avec eux.

elle calcule tout, depuis le début, mesure, quantifie, note. je lui dis que c'est là toute la différence. mon métier, ce sont mes tripes, ma passion. elle calcule tandis que je donne, sans compter.

elle ne lâchera rien. la conversation se clôt parce qu'on n'a plus le temps. on se lève. je ne la regarde pas. je vais à la photocopieuse, j'ai 9 heures de cours à donner, je lève la tête, inspire à fond mais je sens que ça ne va pas. j'ai envie de crier, de partir. je ne veux pas la croiser à nouveau. ce qu'elle m'a dit...

20 heures.
je sors après une journée entière d'examens. j'ai pris sur moi toute la journée pour ne pas sombrer. les enfants ne méritent pas de me voir tomber. j'ai envie de vomir. je suis seule dans la voiture et jamais je n'ai eu si mal. mal pour le boulot, jamais comme ça. mon cœur saigne et je sens le sang couler en moi. je lutte pour ne pas pleurer, je conduis. vite. je me fais peur. j'ai envie de me laisser aller. Brahms chante dans la voiture, me pénètre. le violoncelle c'est mon cœur qui meurt. je meurs. c'est ainsi que je ressens le mal à ce moment.

je m'arrête dans une station service et prends une bière pour oublier, pour chez moi. je pense à ces mots, ses mots que je n'oublierai jamais. je suis détruite. cette conversation n'a servi à rien si ce n'est me faire réaliser à quel point certains peuvent être faux, mauvais, fous. elle est jalouse uniquement. jalouse du talent de cette élève que son fils n'a pas. jalouse peut-être d'avoir raté sa carrière. jalouse, mortellement jalouse. mauvaise. immonde.

j'ai fui ce monde il y a 6 ans, en partant d'un conservatoire où tout n'était que compétition malsaine. et la voici de retour, dans ma classe. jamais je ne pourrai la tolérer. je prie pour qu'elle s'en aille. tant pis pour mes élèves si doués. je prie pour ne plus la voir. jamais.

mon cœur est si lourd aujourd'hui que je me suis fait porter pâle. maladie...plutôt trop déprimée, trop abattue, trop chagrinée pour retourner là-bas et la revoir...

mon cœur saigne.

n'écoutez jamais ce deuxième mouvement de Brahms pour violoncelle et piano lorsque vous êtes triste. c'est mortellement dangereux.

un article à lire et un extrait à écouter

Posté par annaellee à 14:12 - prof ! - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

juste quelques pensées remplies de réconforts d'un lecteur anonyme,m'enfin de moi;je suis sur que le temps va vite apaiser vos peurs doutes et incompréhensions; Amitiés.

Posté par l'olive, 14 février 2008 à 17:51

C'est désolant...

Désolant d avoir eu des mots si dur vis à vis de toi...le soucis c est que l on va retenir naturellement les conflits, les menaces ou autres reproches mais jamais le positif des autres actions quotidiennes.
C est une mére et son fils, pense plutot aux nombres d'éleves avec qui ça se passe bien qui ont un bon ou niveau moyen mais qui te donne de la reconnaissance suite à tes leçons hebdo, à mon avis c est ça le plus important pour toi à retenir. Allez on lache rien Anna.
Bonne nuit
ERIC

Posté par ERIC, 14 février 2008 à 23:42

des nouvelles

moins triste ce matin, plus posée et réfléchie.

je suis soutenue par mes amis, mes proches, mon homme et je me rends compte qu'il faut que je me blinde.

la blessure est là, reste au fond mais je sais qu'elle m'aidera à grandir.

merci pour vos petits messages qui réconfortent.
à bientôt pour de nouvelles belles aventures cette fois-ci ! :-)

Posté par anna, 15 février 2008 à 15:37

C'est pas une question de se blinder. Comment peus-tu même laisser approcher de toi une telle méchanceté ? Il n'y avait rien à répondre à ce réquisitoire. Juste ignorer.

Posté par FrouFrou, 21 février 2008 à 09:49

hélas Froufrou, je n'ai pas eu le choix. lorsque mon directeur m'a annoncé la plainte de cette femme, il m'a dit qu'on allait voir ça ensemble le mercredi matin.
j'ai dû m'assoir et écouter. puis mon directeur m'a demandé, devant elle, de répondre.

je m'en serais bien passée.

d'ailleurs, j'ai mis plusieurs secondes à savoir ce que j'allais répondre. je n'avais qu'une seule envie : partir.

Posté par anna, 21 février 2008 à 13:15

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