Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

25 janvier 2008

inès ou la fable du serpent et de la sauterelle

inès, je l'aime bien. elle est élève à l'école où je travaille 4 heures par semaine, l'école que j'aime moins, parce que trop d'hypocrisie.
inès, elle a les même cheveux que moi sauf qu'ils sont blonds, elle est jolie comme un coeur, elle a 8 ans et elle est tout le temps enrhumée mais toujours de bonne humeur. inès, elle rigole à mes blagues et elle a toujours des histoires à raconter.
ça fait deux ans qu'elle apprend le piano.

l'année dernière, sa prof ne lui a pas appris à jouer mains ensemble. grave erreur. encore une fois, ça me prouve que le DE ne change pas grand chose à l'histoire. on est prof ou on ne l'est pas. l'année dernière, inès n'a pas du tout travaillé l'indépendance des mains.
or, vous vous en doutez peut-être, mais le piano, on en joue avec les deux mains. et en même temps. et la difficulté principale de l'instrument est de dissocier totalement la main droite de la main gauche. et si on ne le fait pas tout de suite, on ne prend que de mauvaises habitudes, on vit dans un mensonge. un leurre.

inès a donc vécu avec une fausse idée du piano pendant une année, longue. la seule chose que lui demandait sa prof, c'était de jouer mains séparées mais vite. autant dire que c'est n'importe quoi. et que ça me dépasse totalement. mais là n'est pas la question.

j'ai récupéré inès en septembre, avec quantités de défauts à corriger. et une demi-heure hebdomadaire pour le faire. inès ne se plaint jamais et travaille. "mieux" me dit sa maman, "plus même que l'année dernière", rajoute sa maman. elle me dit aussi qu'elle préfère ma méthode. je suis contente. et c'est vrai qu'inès progresse.

il y a deux semaines, inès avait à travailler un exercice sur l'indépendance des mains : jouer très détaché avec l'une tandis que l'autre joue très liée. deux gestes bien différents donc à maîtriser sur un exercice de sa méthode, méthode qui soi-dit en passant est vraiment nulle, mais c'est celle de l'année dernière et je ne peux pas lui faire changer maintenant.

bref, on commence à travailler sur un exercice plus simple que je lui copie dans son cahier. juste les mêmes notes à droite et à gauche pour travailler les deux gestes distincts. c'est difficile. elle ne l'a jamais fait. mes élèves à moi le font dans les premières semaines de leur apprentissage. plus vite on aborde cette difficulté mieux c'est. surtout que les enfants ont généralement une facilité à la base qu'il serait dommage de sous-estimer.

inès n'y arrive pas. elle paraît désemparée. on travaille presque 20 minutes sur "do-ré", en essayant de trouver la sensation physique des deux gestes. ça ne marche pas, ça ne lui parle pas, je commence à m'inquiéter et à me dire que je vais la dégouter. mais je ne peux pas lâcher l'affaire. je lui redonne l'exercice à travailler à la maison. et j'explique à sa maman pourquoi c'est important d'essayer. je sais que si ça ne venait pas du tout, je n'insisterais pas vraiment pour ne pas dégoûter inès du piano. ce n'est clairement pas le but mais elle sera toujours en difficulté si elle ne parvient pas à trouver ce truc là.

la semaine passe, inès revient avec son sourire. je suis soulagée. on commence le cours et je m'assois tout près d'elle. elle fait l'exercice mais il n'y a pas d'amélioration. je décide de l'aider autrement. c'est une sensation. je pose mes mains sur les siennes et fait les gestes avec elle.
ça commence à se débloquer. j'y crois, je l'encourage.

on refait.
ça ne vient toujours pas. c'est juste un peu moins difficile mais ça n'est toujours pas deux gestes différents, le mimétisme est toujours là. elle détache avec les deux mains...mais j'y crois toujours.

on refait avec mes mains sur les siennes. puis je lui dis : "imagine : ta main droite est une sauterelle, elle bondit. ta main gauche est un serpent, elle rampe" et sur son bras je mime les deux animaux, ce qui la fait rire. on refait. je sens quelque chose qui se débloque, presque palpable. je sens qu'elle comprend.
au bout de quelques minutes, en se concentrant sur sa main serpent, elle y arrive !
et je l'applaudis.

elle rit. elle est fière, je vois dans ses yeux qu'elle a vaincu la difficulté, elle est là, essoufflée presque mais elle a gagné. petite victoire.
ensuite, on a inversé. serpent à droite, sauterelle à gauche. douloureux. mais elle y parvient après quelques minutes d'effort. je l'applaudis à nouveau, je suis tellement fière !

je lui ai recommandé de refaire ces exercices toute cette semaine. et j'ai dit à sa mère dans le couloir "on a réussi !". et toutes les trois, on s'est quitté heureuses.

chaque victoire compte.
il n'y a pas de petits miracles.

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23 janvier 2008

"quand je joue du piano

je ne ressens rien."
fin de citation.

voilà ce que m'a avoué M à son cours lundi. j'ai failli pleurer.

comme je lui ai dit, je trouve ça effroyablement triste. et je n'exagère pas. M a 20 ans, il est en fac d'histoire, c'est un garçon spécial, stressé, stressant, un militant socialiste dont je vous avais déjà parlé. depuis longtemps, il joue du piano. mais quand il joue, il ne ressent rien.

d'ailleurs il ne pense à rien. "c'est mécanique".
voilà ce qu'il m'a annoncé.

comment faire ? comment lui donner le truc ? c'est compliqué. on ne peut pas forcer l'émotion, surtout lorsqu'elle est tellement subjective.
moi quand j'écoute de la musique, ça me tord les tripes, ça me subjugue, ça me fait pleurer ou sourire, ça m'habite, ça me hante et certaines harmonies m'envoient souvent au septième ciel. sans que j'y pense, sans que j'ai besoin de me concentrer. justement, c'est inné, naturel, presque animal.

lui, non.
et ça me désole car finalement, je ne sais réellement pas comment lui transmettre ça. je réfléchis, je me dis que je vais lui prêter des disques, l'emmener à des concerts, lui ouvrir la voie. mais est-ce que vraiment ça va déclencher quelque chose ?
à mon humble avis, non.

comment on devient mélomane ? comment on arrive à s'émouvoir de quelque chose qui n'est pas palpable, quelque chose d'invisible ? comment on met des mots sur ce qui n'en porte pas ? l'émotion, elle vient d'où ?

que ressent-il devant le radeau de la méduse ? devant les jardins de monet ? est-ce qu'il pleure lorsqu'il termine "le dernier jour d'un condamné" ? est-ce qu'il souffre en lisant "j'irai cracher sur vos tombes" ? en fait, est-ce que ces choses-là s'apprennent ? ou sont-elles en nous dès le départ ?

j'avoue n'y avoir jamais réfléchis jusqu'à présent. ça me semblait normal. quand j'écoute rachmaninov, quand j'écoute schubert ou beethoven, ou nirvana ou amy winehouse, ou bach, ou mozart, ou les beatles, ou même aznavour, que sais-je encore, je ressens les choses, à 3000 %. je ne me pose pas de questions.

et quand je joue du piano...ah la la. ce que je ressens est indescriptible. c'est fort, c'est chaud, c'est coloré, c'est ailleurs, c'est l'amour, la colère, le chagrin, c'est le monde qui bat, le coeur qui respire, la vie toute entière qui devient autre chose, c'est invisible et pourtant si fort, c'est en moi, dans chacun des mouvements de mes doigts, dans chacune de mes inspirations, dans mon être tout entier, c'est vital, c'est le silence de mon âme qui résonne à l'infini.

comment transmettre ce truc ? comment lui faire ressentir ?

ressentir est la seule chose qui me maintienne en vie...
je le plains presque.
je suis dans l'impasse.

"quand je joue du piano, je ne ressens rien."...
c'est la phrase le plus triste qu'on m'ait jamais dite.

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22 janvier 2008

suite

évidemment, j'ai cogité toute la nuit et n'ai presque pas dormi suite à mon post d'hier. je suis bien obligée d'admettre que je me pose mille questions. non seulement quant à mon acte mais pas seulement.

depuis hier, je me demande vraiment ce qu'implique l'enseignement. la vocation d'enseigner. le devoir de transmettre.

peut-être que je réfléchis trop. peut-être que je m'implique trop.

mon métier est ma passion. à tort ou à raison, j'y pense, je le vis chaque jour, j'y réfléchis, je mets au point des stratégies pour éveiller la curiosité, amener à réfléchir, donner envie, transmettre l'envie d'apprendre.

et puis, je pense avoir un rôle à jouer dans la vie de mes élèves : quelque chose de fort se passe en moi à chacun de mes cours. chaque élève a un potentiel, même si ça n'est pas toujours musicalement. je ne sais pas si je m'exprime bien.

chaque élève est différent, chacun a son vécu, ses blessures, ses envies, ses passions. chacun mérite toute mon attention et toute mon application à lui apporter quelque chose.
et je me sens responsable.
d'eux, de leur devenir. que restera-t-il de mon enseignement dans 10 ans ? voilà la question que je me pose.

et puis, quel est mon rôle dans leur devenir d'être humain ?

oh, je suis bien consciente que tout cela est minime, une goutte d'eau. cependant, il n'y a pas de vaines gouttes d'eau. alors je continue de me sentir responsable.

il y a deux ans, en cours d'éveil musical, une petite fille de 3 ans avait crié des mots très durs à entendre, ambigüs, bizarres : "j'aime pas manger des zizis". dans la classe et dans ma tête, cette phrase, ces mots avaient résonné. j'en avais parlé au téléphone déjà, à "enfance maltraîtée", sous couvert d'anonymat. puis ils m'avaient conseillé d'en parler à mon supérieur hierarchique. ce que j'avais fait.

lui a tout de suite convoqué la maman de la petite pour lui parler, trouver les mots sans l'agresser ou laisser sous-entendre des choses, juste informer. je ne sais pas quel effet ça a eu mise à part l'entrevue que j'ai eu plus tard avec la mère. elle m'avait reproché d'en avoir parlé à mon directeur. mais j'avais la responsabilité de ce truc et je ne pouvais pas l'assumer seule.

une autre fois, c'est mon ancien directeur qui avait tenu des propos choquants à une jeune adolescente. j'en avais parlé ici même. et j'en avais également parlé à un collègue afin d'avoir un "allier" au cas où tout ceci dégénèrerait.

mais je ne peux pas me taire quand quelque chose me choque.

un prof est avant tout un modèle. je le pense sincèrement. et il est là pour transmettre un savoir. il est un guide parfois, il est souvent un révélateur. il doit être en tout cas irréprochable. et je m'efforce de l'être même si c'est parfois difficile.

en cours, je parle poliment mais il m'arrive de dire des mots d'argot par exemple. chaque fois, je regrette et je m'en veux.
parfois, en parlant avec un parent en dehors du cadre de l'école, il m'arrive de ne pas soigner mon langage, sans exagérer non plus. toutefois, je n'aime pas ce relâchement.
il m'arrive de me dire que ce cours-là, je n'ai pas été bien, je n'ai pas été assez présente, je ne me suis pas donnée comme j'aurais dû.
parfois aussi je m'énerve après un élève, trop. une fois, j'ai exagéré avec M. je l'ai appelé le soir pour m'excuser.
je m'efforce de respecter mes élèves et de leur inculquer quelque chose de bien plus profond que des notes de musique.
c'est difficile. et parfois, il me serait plus facile de laisser couler, de me la jouer cool, de venir avec des bouteilles pour fêter un anniversaire. je pourrais. oui.

mais je n'y arrive pas. j'ai le sens de mon métier. ce métier qui me tord les tripes, qui m'empêche parfois de dormir, ce métier qui est plus qu'un métier. ce métier est une vocation.

enfin je crois.
en tout cas, je n'ai pas envie de changer maintenant. et c'est pour ça que quand je n'aurai plus la "foi", quand je n'aurai plus rien à donner, quand ce métier ne me passionnera plus, j'arrêterai.
parce que je me sens responsable.

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21 janvier 2008

confession intime

il y a des jours où je me fais honte. où je ne me comprends pas. c'est comme si tout ce que je détestais s'incarnait en moi...

comme aujourd'hui.
jeudi soir, à l'école de musique, j'ai surpris un des profs prévoir de boire avec ses élèves de 17/18 ans. il avait trois bouteilles à la main, pour lui, deux élèves et un autre gars je crois.
ça m'a choqué. beaucoup...je crois qu'un prof doit montrer patte blanche, qu'un élève ne doit pas avoir la possibilité de s'enivrer avec son professeur. j'y ai pensé tout le week-end, même si ça ne me regarde pas vraiment. je me suis sentie mal vis-à-vis de ça, par rapport à ma conscience professionnelle, l'image de l'école de musique et aussi par rapport à ces "gamins" que j'ai déjà surpris bourrés pendant un de leurs cours.

aujourd'hui, je suis arrivée en me disant que je n'en parlerai pas. mais je devais voir le directeur pour d'autres choses. et je ne sais pas pourquoi dans la conversation, je lui ai parlé de ce que j'avais vu.

est-ce que je suis méchante dans le fond ? je n'en sais rien.
mon directeur m'a dit qu'il était d'accord avec moi, que c'était choquant, qu'on ne devait pas faire ça, que ça n'était pas sérieux et qu'effectivement, pour l'image de l'école, ça le faisait pas.
il m'a dit qu'il allait l'appeler et lui en parler gentiment, sans l'agresser et sans dire que je l'avais balancé. m'enfin, il n'est pas idiot, il a dû comprendre que ça venait de moi.

il a dit qu'ils avaient fêté un anniversaire et le permis d'un des élèves.
le directeur lui a juste dit qu'il aimerait être informé pour ce genre de choses, sans l'agresser.
et depuis, je me sens mal.

à vrai dire, j'ai carrément honte. même si je n'approuve pas le fait de boire avec ses élèves, je me déteste d'être comme tous ces gens que je déteste. je ne me comprends pas. est-ce pour me rendre intéressante ? est-ce par jalousie ? je me pose des tas de questions et j'ai vraiment honte de poster ce message.

mais il fallait que j'expie ici, quitte à me faire huer. ça me fait durement prendre conscience de ce que je peux être parfois. et il faut que ça change.
j'ai peur de le croiser maintenant.
je pense aller lui demander de m'excuser, lui dire que je n'aurais pas dû le débiner.

putain, je suis vraiment une connasse.

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18 janvier 2008

fazil et moi

lundi soir, je suis allée voir fazil say à l'opéra de nancy. c'était génial.

ça aurait pu s'arrêter là.
mais comme j'aime en rajouter trois couches, je vais vous raconter plus, mieux.

nous étions, mon père, mon homme et moi, plutôt bien placés. il faut dire que nous sommes arrivés 45 minutes en avance pour cause de placements libres dans une zône décidée en fonction du prix de la place. vous suivez ?

donc, nous voilà installés au milieu de la foule bourgeoise et bien habillée de Nancy city bitch.

je suis fatiguée, j'ai eu une sale journée, je ne suis pas vraiment dedans mais je suis contente de sortir un peu de ma cambrousse et mon père est tout guilleret.

la lumière baisse, je m'enfonce dans mon siège, pas de place pour mettre ses genoux, l'opéra est fait de telle manière que vous ne pouvez pas vous endormir : trop mal installés...

ça commence par l'orchestre qui joue Debussy. "les six épigraphes antiques". c'est beau et je connais mal. les sonorités sont étonnament déconcertantes, même pour moi qui connais pourtant pas mal d'oeuvres de Debussy. j'ai hâte, je trépigne. je compte un peu tellement j'ai envie de voir, d'écouter Fazil Say. mais j'écoute quand même l'orchestre.

puis, le voilà.
pour un concerto de Mozart : le 12ème.
il débarque sur scène, on dirait un enfant. sa dégaine, ses fringues, ses cheveux longs, je ne le reconnais pas, sur la pochette de Bach, il paraît différent. mais il m'amuse déjà. il porte une chemise noire ouverte sur un tee-shirt noir, il a laissé ses cheveux n'importe comment, il ne correspond en rien à l'image qu'on se fait du pianiste classique. derrière moi, une femme a amené une amie à elle, elle lui dit "tu vas voir, il est génial".

et Mozart commence. Fazil a posé sa partition à l'intérieur du steinway, pas de pupitre. il se tourne les pages tout seul. j'ai le trac. je sais que c'est bête mais ça me fait toujours ça. j'ai peur pour lui comme j'ai peur avant de monter sur scène. je croise les doigts machinalement.

la musique commence. Fazil est complètement tourné vers l'orchestre et hoche de temps en temps la tête comme pour approuver ce qu'il entend. il fait des gestes de chef d'orchestre, il vit, respire la musique.
puis c'est à lui.

je suis happée, magnétisée. et ce sentiment ne me quittera pas tout le long du concerto. il est...comment dire?...comme j'imagine Mozart. un enfant espiègle, il s'amuse et sa musique est vivante. le son, le toucher, c'est plus que parfait. ça n'est pas parfait. c'est magique. chaque note est réelle, palpable. chacun de ses gestes totalement naturels, il est théâtral. il devient l'acteur, celui en qui Mozart aurait pu se réincarner. jamais je n'ai entendu un Mozart si magnifique. mais plus que tout, je suis hypnotisée par ce pianiste. je ne décroche pas de lui, je n'écoute, n'entends que lui.

chaque note, chaque cadence, chacun des dialogues sont magnifiés. et dès qu'il ne joue plus, il écoute, se retourne vers les violons, approuve, chante, il est totalement décomplexé, regarde le public, rit, se penche la tête dans le piano, semble redécouvrir lui-même sa musique. c'est excellentissime. il n'y a même pas de mots.

et tout à coup, c'est la fin de la première partie. ça n'a duré qu'une minute.

après l'entracte, il revient sur scène. et nous interprète son concerto à lui : "sur la route de la soie". d'écriture assez contemporaine, il prépare le piano et le fait parfois sonner comme un instrument de percussion. je pars, je voyage, je ne touche plus terre. la disposition des certains instruments, dans les loges, font que je suis totalement fascinée, la musique est proche, elle transperce et transporte. j'écoute attentivement et me sens en Chine.

il y a des côtés stravinskiens dans sa musique, rythmique, tribale, instinctive, physique.
"ça a de la gueule" dira mon père.
dans la salle, des bourgeois nancéens, sans doute déconcertés par cette musique. j'ai peur pour Fazil car jouer sa propre musique, c'est toujours prendre un risque, se foutre à poil en quelque sorte. je me demande ce que vont penser les gens dans la salle. j'espère qu'ils aiment. je croise les doigts encore une fois.

Fazil termine en grattant les cordes du piano. un thème pentatonique résonne dans la salle tandis que le gong achève sa partie et que la contrebasse s'éteint délicatement, termine son bourdon...
et les applaudissements retentissent, fracassants, chaleureux. Fazil serre la main du chef d'orchestre, Philippe Bernold. il salue très bas, très longtemps tandis que le bruit des claps claps ne s'arrête plus. j'ai envie de me lever, j'ai envie de crier.

il sort de scène, rien ne tarit, je suis aux anges. il revient et se réinstalle au piano. et là, coup de théätre : il  improvise un jazz sur le thème de "Summertime". j'en pleure tellement c'est beau, génial, bien senti, vivant encore une fois. ce mec est vivant, ce mec est réel, c'est incroyable.
on a envie que ça ne s'arrête jamais.

l'orchestre entame pendant les applaudissements, "Joyeux anniversaire" en son honneur. il rit, salue encore. puis repart en coulisses et ne reviendra plus hélas. il reste encore une oeuvre pour orchestre mais même si je l'écoute, pour moi, le concert est fini. Fazil est parti et me laisse un goût de bonheur immense, une jouissance musicale qui ne s'effacera plus. jamais je n'aurais cru pouvoir encore m'étonner à ce point devant un pianiste. je n'étais pas blasée mais je ne pensais pas qu'on puisse avoir autant de talents.

Fazil, c'est ce mec aux cheveux longs, à la dégaine cool, qui vous montre Mozart sous son meilleur jour, vous emmène en Chine et vous donne envie de chanter, tout ça en l'espace d'une petite heure et demie.

Fazil, franchement...merci. du fond du coeur.


et pour se faire une idée : et surtout là !

Posté par annaellee à 15:39 - mes coups de coeur pianistiques - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 janvier 2008

suicide et comédie musicale

bizarre ce titre n'est-ce pas ?

j'avais envie de parler de ma dernière heure de mercredi. cours de solfège avec des ados de 12/13 ans. 4 élèves, ingérables parfois, gentils à d'autres moments, trop rares hélas...et mercredi, alors qu'on discutait de l'histoire de la comédie musicale, ils m'ont brisé d'un simple rire, d'une simple phrase.

oh, je sais bien ce qu'on me dit : que ça n'a pas d'importance, que leurs mots ne devraient pas m'atteindre, que ce sont "des petits cons" et que ça n'est pas "grave". seulement, cette phrase assassine me hante depuis deux jours. j'ai mal. je suis mal. et je n'arrive pas à m'en remettre. peut-être à cause d'elle, de ma tante.

elle était prof de lettres dans un collège difficile. tous les jours, elle partait en banlieue, seule, et devait affronter des élèves très très durs, rien à voir avec les miens. je sais peu de choses de ses cours, je sais peu de choses de ce qu'elle endurait. mais je me souviens d'elle comme d'une passionnée, par les lettres, par les mots, par l'écriture...

elle avait un peu plus de 40 ans. et elle était en dépression. moi, je ne le savais pas. j'étais petite et je l'idolâtrais. elle m'avait appris à aimer le français, elle m'avait encouragé à lire, à m'instruire, à m'intéresser, me passionner. je la savais intelligente et je l'admirais.

dans sa chambre, des milliers de livres. et l'enseignement pour métier, vocation peut-être, je ne sais pas. quelque part, elle était frustrée, comme moi aujourd'hui, de ne pas pouvoir transmettre autant qu'elle l'aurait souhaité. les mots, leurs résonances, la musique, la vibration. étrange parallèle, troublante similitude.

elle vivait seule et souffrait. et personne ne le savait ou tout le monde faisait comme si...et puis un jour, au lieu de partir pour la banlieue, elle est montée à Paris. peut-être une déception de trop, une baffe dans la gueule de la part d'un élève, un mot qui fait mal, qui blesse profondément. je ne saurais jamais.

elle s'est jetée à l'eau, comme ça, en plein mois de mars. elle ne savait pas nager. elle a fait exprès, elle s'est suicidée, elle est morte. et ma vie s'est arrêtée. j'ai eu mal. à 10 ans, la mort, c'est tout. c'est horrible. je ne respirais plus, j'attendais. qu'elle revienne. mon coeur saignait, je voulais mourir, la rejoindre. à 10 ans, on ne peut pas imaginer que c'est fini. et pourtant ça l'était...fini. et plus rien n'a jamais été comme avant...

et voilà que mercredi, Grégoire, au demeurant sympathique jeune homme de 13 ans, lance l'idée du suicide de "la prof de solfège" dans la comédie musicale qu'on prépare. j'ai mal. sa phrase résonne et les autres rient. ils rient. et je ne sais pas quoi faire. je suis désemparée. je pense à elle, je pense à eux. je me dis "c'est ça qu'ils veulent ? c'est ça qui les fait rire ?" je souffre. vraiment.

et Lydie qui rétorque "ah bah non puisque c'est Lucie qui joue la prof de solfège". et dans ma tête, je pense que si ça avait été moi, elle n'aurait rien rétorqué.

elle n'aurait rien rétorqué parce que moi...

j'ai mal. je ne peux pas m'en empêcher.

et personne ne comprend cette souffrance.

personne.

Posté par annaellee à 14:05 - ma boîte noire - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 janvier 2008

j'ai presque fini !!

ça fait des jours, voire des semaines que je planche sur ce morceau. le final de notre comédie musicale. il fallait quelque chose pour conclure et conclure, c'est toujours, toujours, toujours très compliqué. bien sûr, il faut que ce morceau soit génial, bon, ou au moins, vraiment bien. parce que c'est la fin et que c'est ce qui va rester dans la tête des gens le jour J.

et puis, il faut que ce morceau soit joyeux, oui, parce que l'histoire finit bien, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. rappelons que ce spectacle a été écrit pour nos élèves, principalement des enfants et que rien ne sert de leur pourrir la tête avec la réalité de ce monde. (je divague...)

le premier jet pour ce morceau n'était vraiment pas terrible. je l'avais bouclé fin août, juste avant la rentrée, il fallait qu'on ait tout pour le 4 septembre, pas le temps de peaufiner ce dernier. mais je n'étais pas satisfaite, comme d'habitude. alors, je l'ai laissé en me disant que j'y reviendrais.

Lucie et ses idées sont venus vendredi. j'avais apporté mes idées aussi. et, avec à nous deux environ 80° de fièvre, on a réussi à pondre plusieurs mélodies. et puis voilà, la base de travail était là. et depuis vendredi, soit 5 jours entiers quasiment, ces mélodies me persécutent. le challenge : écrire une pièce pour tout le monde, c'est-à-dire tous les instruments de l'école (saxo, trompette, flûte, guitare, piano, violon, batterie) et tous les chanteurs (la chorale plus les solistes). autant boire la mer tout de suite !

mais je crois que j'ai presque fini. oui bien sûr, c'est pas du Beethoven. mais tant mieux parce que ce n'est pas ce que je recherchais. oui bien sûr, il va y avoir des critiques, des râles parce que peut-être que certains trucs ne sont pas bien écrits pour l'instrument. trop haut, trop grave, trop dur, trop mou. j'en sais rien. mais je suis contente parce que malgré toutes ces contraintes, je crois que je m'en suis pas mal sortie. c'est pas parfait mais je suis fière (un peu) de moi. et quand j'écoute, ça sonne plutôt pas mal !

reste à savoir si Lucie approuvera !

j'avance dans ce chemin. j'avance et j'adore ça ! dire que je m'en croyais incapable !! ah ! ça fait du bien, vraiment !

Posté par annaellee à 19:47 - neurones en bataille - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 janvier 2008

les deux gouttes d'eau

ils ont 5 ou 6 ans je crois et se ressemblent comme deux gouttes d'eau. impossible de les distinguer, ce qui me pose un réel problème pendant nos cours.
voilà trois mois qu'ils ont commencé le piano après avoir fait 3 ans d'éveil musical. et dans leur rôle de petits génies, ils sont tout bonnement parfaits. limite incroyables.
il y a des enfants qui sont naturellement dotés de facilités pour apprendre un instrument. ça arrive, oui, qu'un enfant se mette au piano pour la première fois et semble littéralement fait pour ça. les mains se posent, arrondies, les doigts ne flanchent pas, les notes ne sont pas d'horribles choses compliquées, le rythme est dans la peau.
mais les jumeaux sont encore plus que ça.
entre eux, une sorte de compétition est née. si je ne donne pas un exercice à l'un mais que je le donne à l'autre, vous pouvez être sûrs qu'ils l'auront travaillé tous les deux. ils ne veulent pas être dépareillés. c'est troublant.
évidemment, je les ai mis à la suite pour arranger la maman, qu'elle ne vienne qu'une fois pour tous les enfants. donc les jumeaux se suivent et se ressemblent. et me voilà à faire le même cours, quasiment, deux fois de suite. avec un certain émerveillement.
car en trois mois, les petites gouttes d'eau ont avancé si vite dans la méthode qu'ils ont rattrapé les élèves de l'année précédente.
point de soucis en ce qui concernent les mains ensemble, l'indépendance des mains, les accords, les piqués, les liés. point de difficultés rencontrées jusqu'alors. je fais tout de même attention à ne pas aller trop vite mais je suis toutefois bien obligée de les faire avancer. au point même que je me demande si la méthode nous fera toute l'année. honnêtement, je ne le crois pas.
j'ai parlé du conservatoire à la mère. elle ne veut pas. pourtant, ils pourraient faire une carrière superbe. c'est la première fois que je peux me prononcer si tôt sur le devenir pianistique d'un élève. je les vois bien dans quelques années, 10 tout au plus au rythme où ils vont, monter sur scène à deux. de plus, le répertoire pour deux pianos est très riche. ils feraient un tabac carnage !
les jumeaux qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, je les imagine sur deux pianos noirs, en concert. y a pas à dire, ça le ferait gravissime.
en attendant, moi j'hallucine. ils sont vraiment doués. ils apprennent à une vitesse terrible, sans éprouver la moindre difficulté, sans rechigner, avec cet esprit parfois terrifiant, de compétition, comme une envie de perfection à un âge où le plus souvent, on fait du piano parce qu'on y est obligé.
un jour, peut-être qu'on entendra parler d'eux. vous penserez à moi ;-)

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01 janvier 2008

mon blog a un an !

ça y est...déjà un an de blog. le temps passe super vite.

donc bonne année à vous.

si je fais le bilan, je trouve que cette année aura été super riche, enfin, 2007 j'entends. j'ai rencontré ma collègue et amie, Lulu, avec qui j'ai écrit une comédie musicale, j'ai retrouvé le goût de la scène et du piano, j'ai appris beaucoup. j'ai appris à maîtriser certaines angoisses, j'ai réussi à avancer personnellement. j'ai vu mes amis, j'ai aimé mon homme malgré les doutes parfois, j'ai décroché mon temps plein même si pour quelques mois, je suis allée en Finlande, mon plus grand voyage, j'y ai parlé anglais et quelques mots de finnois, j'ai appris des gens. beaucoup.

j'ai vu de nouveaux élèves. j'ai accueilli un nouveau directeur, j'ai appris à ne pas prendre tous ces mots au pied de la lettre, je me suis brouillée avec ma soeur, ça c'est nul mais finalement, ça devait arriver. j'ai écrit à ma mère pour lui dire ce que je pensais, elle m'a comprise même si ça nous a fait mal. j'ai connu un père différent de ce que je pensais et j'ai appris à faire le tri.

j'ai grandi un peu je crois. j'ai appris à m'affirmer un peu plus, à ne plus trop rougir. j'ai réalisé que certains complexes étaient toujours là pourtant. j'ai appris à être plus joyeuse, enjouée. j'ai appris à 20 élèves bruyants à chanter, j'ai appris à faire appliquer une certaine discipline tout en restant dingue, j'ai su les faire rire en dansant comme une mongole devant eux. j'ai appris que l'apparence ne comptait pas tant que ça mais, paradoxe, je me suis prise de passion pour les fringues, littéralement.

j'ai appris à être moi un peu plus. j'ai appris à comprendre certains de mes mécanismes.

j'ai eu la confirmation que les gens sont beaux et que même si ça parait cucul, je suis contente de le penser. j'ai pleuré le 6 mai 2007. je suis allée voter pour la première fois. j'ai rencontré hier une dame sur un parking, elle s'est montrée tellement gentille que ça m'a surprise, que j'en aurais pleuré de joie parce qu'une telle gentillesse gratuite, c'est de nos jours parfois surprenant. j'ai appris à parler librement, même pour dire des conneries.

j'ai traversé beaucoup de chagrin, comme à l'enterrement du père d'une de mes élèves, un homme que je respectais beaucoup. j'ai eu beaucoup de peine parfois à cause de mes parents ou de ma soeur, beaucoup de joie souvent avec mes élèves et les enfants en général. j'ai fait la connaissance d'un petit Raphaël souriant et titubant sur ses petites jambes. j'ai aimé recevoir mes amis et leur faire à manger.

j'ai pensé faire un enfant, me lancer dans cette aventure, j'ai aimé m'imaginer me marier. j'ai eu 25 ans et j'ai réalisé combien j'aimais vieillir, malgré les ridules et les cheveux blancs. je suis allée chez le coiffeur aussi ! ça faisait 6 ans.

j'ai regardé des amis rire ou pleurer, j'ai découvert Amy Winehouse, j'ai vu, j'ai bu, j'ai lu, j'ai eu, j'ai vendu, j'ai ri, j'ai vécu.

je trouve que c'était une bonne année.

et puis, j'ai beaucoup écrit ici. alors je continue. même si je suis complètement et définitivement cucul.

un an de blog, déjà.

Posté par annaellee à 17:19 - 100% perso - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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