25 janvier 2008
inès ou la fable du serpent et de la sauterelle
inès, je l'aime bien. elle est élève à l'école où je travaille 4 heures par semaine, l'école que j'aime moins, parce que trop d'hypocrisie.
inès, elle a les même cheveux que moi sauf qu'ils sont blonds, elle est jolie comme un coeur, elle a 8 ans et elle est tout le temps enrhumée mais toujours de bonne humeur. inès, elle rigole à mes blagues et elle a toujours des histoires à raconter.
ça fait deux ans qu'elle apprend le piano.
l'année dernière, sa prof ne lui a pas appris à jouer mains ensemble. grave erreur. encore une fois, ça me prouve que le DE ne change pas grand chose à l'histoire. on est prof ou on ne l'est pas. l'année dernière, inès n'a pas du tout travaillé l'indépendance des mains.
or, vous vous en doutez peut-être, mais le piano, on en joue avec les deux mains. et en même temps. et la difficulté principale de l'instrument est de dissocier totalement la main droite de la main gauche. et si on ne le fait pas tout de suite, on ne prend que de mauvaises habitudes, on vit dans un mensonge. un leurre.
inès a donc vécu avec une fausse idée du piano pendant une année, longue. la seule chose que lui demandait sa prof, c'était de jouer mains séparées mais vite. autant dire que c'est n'importe quoi. et que ça me dépasse totalement. mais là n'est pas la question.
j'ai récupéré inès en septembre, avec quantités de défauts à corriger. et une demi-heure hebdomadaire pour le faire. inès ne se plaint jamais et travaille. "mieux" me dit sa maman, "plus même que l'année dernière", rajoute sa maman. elle me dit aussi qu'elle préfère ma méthode. je suis contente. et c'est vrai qu'inès progresse.
il y a deux semaines, inès avait à travailler un exercice sur l'indépendance des mains : jouer très détaché avec l'une tandis que l'autre joue très liée. deux gestes bien différents donc à maîtriser sur un exercice de sa méthode, méthode qui soi-dit en passant est vraiment nulle, mais c'est celle de l'année dernière et je ne peux pas lui faire changer maintenant.
bref, on commence à travailler sur un exercice plus simple que je lui copie dans son cahier. juste les mêmes notes à droite et à gauche pour travailler les deux gestes distincts. c'est difficile. elle ne l'a jamais fait. mes élèves à moi le font dans les premières semaines de leur apprentissage. plus vite on aborde cette difficulté mieux c'est. surtout que les enfants ont généralement une facilité à la base qu'il serait dommage de sous-estimer.
inès n'y arrive pas. elle paraît désemparée. on travaille presque 20 minutes sur "do-ré", en essayant de trouver la sensation physique des deux gestes. ça ne marche pas, ça ne lui parle pas, je commence à m'inquiéter et à me dire que je vais la dégouter. mais je ne peux pas lâcher l'affaire. je lui redonne l'exercice à travailler à la maison. et j'explique à sa maman pourquoi c'est important d'essayer. je sais que si ça ne venait pas du tout, je n'insisterais pas vraiment pour ne pas dégoûter inès du piano. ce n'est clairement pas le but mais elle sera toujours en difficulté si elle ne parvient pas à trouver ce truc là.
la semaine passe, inès revient avec son sourire. je suis soulagée. on commence le cours et je m'assois tout près d'elle. elle fait l'exercice mais il n'y a pas d'amélioration. je décide de l'aider autrement. c'est une sensation. je pose mes mains sur les siennes et fait les gestes avec elle.
ça commence à se débloquer. j'y crois, je l'encourage.
on refait.
ça ne vient toujours pas. c'est juste un peu moins difficile mais ça n'est toujours pas deux gestes différents, le mimétisme est toujours là. elle détache avec les deux mains...mais j'y crois toujours.
on refait avec mes mains sur les siennes. puis je lui dis : "imagine : ta main droite est une sauterelle, elle bondit. ta main gauche est un serpent, elle rampe" et sur son bras je mime les deux animaux, ce qui la fait rire. on refait. je sens quelque chose qui se débloque, presque palpable. je sens qu'elle comprend.
au bout de quelques minutes, en se concentrant sur sa main serpent, elle y arrive !
et je l'applaudis.
elle rit. elle est fière, je vois dans ses yeux qu'elle a vaincu la difficulté, elle est là, essoufflée presque mais elle a gagné. petite victoire.
ensuite, on a inversé. serpent à droite, sauterelle à gauche. douloureux. mais elle y parvient après quelques minutes d'effort. je l'applaudis à nouveau, je suis tellement fière !
je lui ai recommandé de refaire ces exercices toute cette semaine. et j'ai dit à sa mère dans le couloir "on a réussi !". et toutes les trois, on s'est quitté heureuses.
chaque victoire compte.
il n'y a pas de petits miracles.
Commentaires
pas de miracles, juste de la Foi.
dans ce que tu fais et dans les autres.
classe.
:)
juste que maintenant, on a trop tendance à prendre les gamins pour des cons. y a qu'à voir les bouquins qu'on fait pour eux en solfège.
tsss.
les gamins apprennent avec une facilité déconcertante. je comprends pas pourquoi on ne leur fait pas confiance.
du coup, c'est vrai que mes "collègues" font apprendre d'une façon que je n'approuve pas.
moi je crois au potentiel de chaque enfant et jusqu'à présent, je n'ai jamais été déçue...
;-)
t'as raison, je dois avoir la foi quelque part.
J'aurais aimé avoir une prof de piano comme toi, je n'aurais sans doute pas arrêté après 5 ans...
Cette fable est très belle, c'est idiot, mais j'ai même eu les larmes aux yeux à la lire. Allez, je vais chanter, tu m'as donné envie de musique !
je suis très touchée par tes commentaire Zoridae.
bonne musique à toi !
;-)
Ch'est mignon :)
Je t'aimeuh <333
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