Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

18 janvier 2008

fazil et moi

lundi soir, je suis allée voir fazil say à l'opéra de nancy. c'était génial.

ça aurait pu s'arrêter là.
mais comme j'aime en rajouter trois couches, je vais vous raconter plus, mieux.

nous étions, mon père, mon homme et moi, plutôt bien placés. il faut dire que nous sommes arrivés 45 minutes en avance pour cause de placements libres dans une zône décidée en fonction du prix de la place. vous suivez ?

donc, nous voilà installés au milieu de la foule bourgeoise et bien habillée de Nancy city bitch.

je suis fatiguée, j'ai eu une sale journée, je ne suis pas vraiment dedans mais je suis contente de sortir un peu de ma cambrousse et mon père est tout guilleret.

la lumière baisse, je m'enfonce dans mon siège, pas de place pour mettre ses genoux, l'opéra est fait de telle manière que vous ne pouvez pas vous endormir : trop mal installés...

ça commence par l'orchestre qui joue Debussy. "les six épigraphes antiques". c'est beau et je connais mal. les sonorités sont étonnament déconcertantes, même pour moi qui connais pourtant pas mal d'oeuvres de Debussy. j'ai hâte, je trépigne. je compte un peu tellement j'ai envie de voir, d'écouter Fazil Say. mais j'écoute quand même l'orchestre.

puis, le voilà.
pour un concerto de Mozart : le 12ème.
il débarque sur scène, on dirait un enfant. sa dégaine, ses fringues, ses cheveux longs, je ne le reconnais pas, sur la pochette de Bach, il paraît différent. mais il m'amuse déjà. il porte une chemise noire ouverte sur un tee-shirt noir, il a laissé ses cheveux n'importe comment, il ne correspond en rien à l'image qu'on se fait du pianiste classique. derrière moi, une femme a amené une amie à elle, elle lui dit "tu vas voir, il est génial".

et Mozart commence. Fazil a posé sa partition à l'intérieur du steinway, pas de pupitre. il se tourne les pages tout seul. j'ai le trac. je sais que c'est bête mais ça me fait toujours ça. j'ai peur pour lui comme j'ai peur avant de monter sur scène. je croise les doigts machinalement.

la musique commence. Fazil est complètement tourné vers l'orchestre et hoche de temps en temps la tête comme pour approuver ce qu'il entend. il fait des gestes de chef d'orchestre, il vit, respire la musique.
puis c'est à lui.

je suis happée, magnétisée. et ce sentiment ne me quittera pas tout le long du concerto. il est...comment dire?...comme j'imagine Mozart. un enfant espiègle, il s'amuse et sa musique est vivante. le son, le toucher, c'est plus que parfait. ça n'est pas parfait. c'est magique. chaque note est réelle, palpable. chacun de ses gestes totalement naturels, il est théâtral. il devient l'acteur, celui en qui Mozart aurait pu se réincarner. jamais je n'ai entendu un Mozart si magnifique. mais plus que tout, je suis hypnotisée par ce pianiste. je ne décroche pas de lui, je n'écoute, n'entends que lui.

chaque note, chaque cadence, chacun des dialogues sont magnifiés. et dès qu'il ne joue plus, il écoute, se retourne vers les violons, approuve, chante, il est totalement décomplexé, regarde le public, rit, se penche la tête dans le piano, semble redécouvrir lui-même sa musique. c'est excellentissime. il n'y a même pas de mots.

et tout à coup, c'est la fin de la première partie. ça n'a duré qu'une minute.

après l'entracte, il revient sur scène. et nous interprète son concerto à lui : "sur la route de la soie". d'écriture assez contemporaine, il prépare le piano et le fait parfois sonner comme un instrument de percussion. je pars, je voyage, je ne touche plus terre. la disposition des certains instruments, dans les loges, font que je suis totalement fascinée, la musique est proche, elle transperce et transporte. j'écoute attentivement et me sens en Chine.

il y a des côtés stravinskiens dans sa musique, rythmique, tribale, instinctive, physique.
"ça a de la gueule" dira mon père.
dans la salle, des bourgeois nancéens, sans doute déconcertés par cette musique. j'ai peur pour Fazil car jouer sa propre musique, c'est toujours prendre un risque, se foutre à poil en quelque sorte. je me demande ce que vont penser les gens dans la salle. j'espère qu'ils aiment. je croise les doigts encore une fois.

Fazil termine en grattant les cordes du piano. un thème pentatonique résonne dans la salle tandis que le gong achève sa partie et que la contrebasse s'éteint délicatement, termine son bourdon...
et les applaudissements retentissent, fracassants, chaleureux. Fazil serre la main du chef d'orchestre, Philippe Bernold. il salue très bas, très longtemps tandis que le bruit des claps claps ne s'arrête plus. j'ai envie de me lever, j'ai envie de crier.

il sort de scène, rien ne tarit, je suis aux anges. il revient et se réinstalle au piano. et là, coup de théätre : il  improvise un jazz sur le thème de "Summertime". j'en pleure tellement c'est beau, génial, bien senti, vivant encore une fois. ce mec est vivant, ce mec est réel, c'est incroyable.
on a envie que ça ne s'arrête jamais.

l'orchestre entame pendant les applaudissements, "Joyeux anniversaire" en son honneur. il rit, salue encore. puis repart en coulisses et ne reviendra plus hélas. il reste encore une oeuvre pour orchestre mais même si je l'écoute, pour moi, le concert est fini. Fazil est parti et me laisse un goût de bonheur immense, une jouissance musicale qui ne s'effacera plus. jamais je n'aurais cru pouvoir encore m'étonner à ce point devant un pianiste. je n'étais pas blasée mais je ne pensais pas qu'on puisse avoir autant de talents.

Fazil, c'est ce mec aux cheveux longs, à la dégaine cool, qui vous montre Mozart sous son meilleur jour, vous emmène en Chine et vous donne envie de chanter, tout ça en l'espace d'une petite heure et demie.

Fazil, franchement...merci. du fond du coeur.


et pour se faire une idée : et surtout là !

Posté par annaellee à 15:39 - mes coups de coeur pianistiques - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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