Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

11 septembre 2007

dans le noir

c'était un matin d'été mais il faisait sombre. sans doute avait-il fait trop chaud la veille et qu'il y avait eu un orage. le ciel pesait sur nos têtes et il faisait frais.

j'avais travaillé toute l'année pour ce jour, j'étais stressée et en même temps excitée, comme chaque fois que je dois monter sur scène, un mélange électrique, l'envie de fuir et en même temps l'envie d'y aller et de jouer. jouer, donner, prendre, échanger, être en soi et dans les autres...lui n'était pas aussi peureux que moi, il devait encore siffloter dans un coin en attendant notre tour.

je me souviens être allée au toilette et qu'il est venu me chercher en criant que c'était à nous. le jury avait pris de l'avance, nous allions devoir passer plus tôt que prévu.

il prend son violoncelle comme s'il ne pesait pas plus qu'une plume et je le suis, trébuchante, avec mes partitions collées contre ma poitrine, essayant vainement de comprimer les tressautements de mon coeur. je sens que je vais mourir d'angoisse, comme chaque fois. le sol se dérobe, je lui donne le la après avoir traversé la scène trop éclairée.

pendant ce qui me semble durer des heures, il accorde patiemment et consciencieusement les cordes de son instrument. puis il se tourne vers moi et me sourit. il est prêt. j'ai mal au ventre. mes mains sont moites. je les pose sur le clavier, je les remets sur mes genoux. j'y vais ? je me concentre.

Brahms d'abord. sonate pour piano et violoncelle, premier mouvement, profond, les sons de son violoncelle ont quelque chose de magique, presque comme une voix humaine qui chante. je suis avec lui, quelque chose nous relie à travers la musique. je ne pense plus à rien, je respire, je joue, mes doigts sont là, mon esprit est dans le piano, dans les notes, les crescendos, j'ai envie que ça dure, j'ai envie de pleurer.

puis Chostakovitch. terrible de silences, de suspens. la salle est tellement dedans qu'on dirait qu'elle se tait avec nous. les dernières notes sont terrifiantes, pesantes et silencieuses. ensemble, nous finissons et ne bougeons plus quelques secondes. c'est long. personne n'applaudit, les gens n'osent pas. il y a de la magie dans l'air, quelque chose d'infini, d'indéfinissable. puis le silence se brise et on nous félicite par les claps-claps habituels et c'est déjà fini. instant de grâce, si court, intense. dans la salle plongée dans le noir, le jury doit être content. ils nous récompenseront bien ce jour-là, citant mon nom et le sien tout en haut de leur liste.

mon meilleur souvenir. s'en suit champagne et orage magnifique sur une terrasse à nancy. jamais je n'oublierai. jamais.

Posté par annaellee à 11:22 - ma boîte noire - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Instant de grâce, c'est le mot. Rendu encore plus beau par la tempête intérieure qui t'agitait avant, j'imagine ...

Waw.

Comme d'hab ...

:)

Posté par LudoFJ, 11 septembre 2007 à 22:30

merci beaucoup Ludo, ton commentaire me touche énormément...

:)

Posté par annaellee, 12 septembre 2007 à 10:08

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