02 juillet 2007
121
quand j'étais au CNR, il y avait plusieurs salles conçues pour les élèves qui voulaient travailler dans la journée. j'étais souvent, très souvent même dans l'établissement, je ne travaillais que là-bas. alors, chaque jour, je faisais la queue pour avoir une de ces salles, en espérant en trouver une avec un piano pas trop pourri.
il faut dire que les gens ne respectent rien, pas même les pianos. souvent, je me retrouvais face à un instrument gribouillé d'injures en tout genre, parfois même des numéros de téléphone y étaient gravés dans le bois. certains allaient jusqu'à démonter le piano, comme un animal qu'on dépèce. et puis, tous ces pianos étaient vieux. désaccordés et vieux. ils avaient un son fatigué, des touches usées et sales de tous les doigts qui étaient venus se poser là. une histoires pour chaque piano, certainement.
souvent, les pianistes souhaitaient avoir la 121. c'était une salle agréable avec un piano pas trop défoncé. elle était située au premier étage, avec une grande fenêtre qui s'ouvrait sur la lumière. une fenêtre en arche. le sol était gris mais pas les murs comme bon nombre d'autres salles. non, les murs étaient blanc et il faisait frais...on l'aimait bien, la 121. quand on l'avait le matin, on était content et on la gardait le plus longtemps possible, jusqu'à ce qu'un autre vienne nous virer.
j'y ai passé des heures, des jours entiers. à travailler. le piano était tourné vers le mur du fond, la fenêtre souvent ouverte, même en hiver, parce que, lorsqu'on travaille son piano, on a chaud, même par 5° dehors. je sentais mes doigts sur les touches, j'entendais la musique, je planais en jouant Bach et j'oubliais tout.
Bach. merveilleux, superbe, grandiose et si intimiste à la fois. n'importe quelle oeuvre de Bach est parfaite pour planer. et puis, quand on y regarde de plus près, Bach a tout inventé. il a donné à la musique sa forme tonale, sa base, pour s'en éloigner et réussir à introduire la musique atonale, celle que Berg et Schönberg inventeront 2 siècles plus tard. Bach, c'est comme Dieu pour moi. bien que je ne crois pas en Dieu, je crois en Bach. c'est différent et subtil.
bref, j'aimais travailler Bach. je sais que tout cela paraît si désuet de nos jours, cette musique, la musique classique. elle n'est plus beaucoup écoutée. elle me parle. réellement. tout est si limpide, profond et clair...
hier, au piano, chez moi, c'était comme dans la 121. je sentais mes articulations, mes muscles, chaque partie de mes doigts, de mes mains. sur le côté des mains, on a cette partie un peu charnue, côté extérieur, mais si, vous savez. c'est mou. sauf que, pour un pianiste, cette partie de la main gonfle, s'enfle de muscles à force de travail. hier, je sentais ma main, je la sentais. comme avant. physiquement, c'est un soulagement. c'est comme si j'étais programmée pour ça, comme si je ne pouvais m'épanouir que comme ça.
je travaille Beethoven. on me l'a toujours interdit. aujourd'hui, je m'en fous, je peux le faire, je n'ai plus à attendre l'approbation de certains profs. alors, je me fais plaisir, et je sens mes doigts et mes mains, je les sens, je ne sais pas vous décrire ce que je ressens. c'est un tel plaisir, ça fait tellement de bien, les articulations qui travaillent, les touches qui s'enfoncent, les mesures à refaire, les enchaînements qui prennent tournure...au début, ça ne ressemble à rien, ou si peu. et puis, au fur et à mesure, la musique apparaît. c'est lent, c'est long. je suis dans le noir et je cherche la lumière. ce n'est pas un interrupteur qui éclaire tout à coup la pièce mais un jet lumineux qui peu à peu s'attarde sur un bout, un coin, puis se promène et découvre un autre endroit. c'est la partie que je préfère. quand on découvre vraiment ce que l'oeuvre qu'on déchiffre va donner. quand on commence à peine à maîtriser, que, doucement, ça prend forme, comme une esquisse au crayon...
voilà. je me sens bien. apaisée. juste parce que je travaille un peu mon piano ces temps-ci. c'est étrange. j'avais oublié à quel point j'aimais ça. à quel point la musique et moi, c'est pour toujours. naturel, élégant. je ne sais pas. c'est moi. c'est Beethoven et le souvenir de la 121. ça ravive, ça réchauffe, efface la douleur, l'ennui, le monde. je me souviens...
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