14 juin 2007
Barbara et l'Indochine
il doit être aux environs de minuit, l'heure du crime, l'heure où généralement je commence à somnoler. mon corps est fatigué par cette journée de 12 heures, comme chaque mercredi. je me sens bercée par deux bras géants et invisibles. chaque fois que je suis épuisée, c'est pareil, je me sens bercée comme lorsque j'étais enfant. c'est le signe que je vais bien dormir.
je me balance de droite à gauche, ça tourne un peu. la télé est allumée encore, mon index gauche posé sur la touche pour l'éteindre mais pas encore. j'aime bien m'endormir avec un bruit de fond. pour oublier ma peur du silence et du noir. comme quand j'étais petite et que je laissais la porte de ma chambre entrouverte et que j'entendais mes parents regarder la télé ou s'engueuler, au choix. c'était rassurant.
ce soir aussi, je préfère avoir la télé allumée. elle m'endort. et puis tout à coup, il y a des applaudissements, c'est l'émission de jean luc delarure. un nouvel invité descend les marches sous les encouragements des spectateurs...c'est une vieille dame, Barbara...il la présente brièvement, je commence à m'endormir. et puis elle se met à parler...
l'émission portait sur les histoires d'amour qui finissent mal, comme dans la chanson. et Barbara raconte...
Barbara a une voix douce, qui respire la gentillesse, elle a un délicieux accent désuet, une façon d'articuler les mots, de prononcer les sons, si particulière ! et totalement oubliée. quel âge a-t-elle ? on la croirait sorti d'un livre.
Barbara raconte l'histoire de cette soirée. elle avait 18 ans à peine et avait eu le droit de se rendre à une fête dans la maison d'une amie, accompagnée de sa soeur. elle portait une jolie robe bleue marine et ses cheveux cuivrés coulaient dans son cou et son dos. elle devait être belle, comme les jeunes filles de l'ancien temps, comme ces héroïnes de roman. sur le plateau télé, pas un bruit lorsqu'elle parle. même jean luc se tait...
elle raconte comment un officier qui était là ce soir l'avait fait valser sur une chanson dont j'ai oublié le titre. elle la chante un peu, elle se souvient de chaque mot. c'était un beau jeune homme brun, très grand, qui l'avait fait tourbillonner entre ses bras forts. tandis que les autres dansaient autour d'eux, le monde n'existait pourtant plus. bref instant de magie...elle sort dans le jardin et caresse les chiens. il la rejoint et l'embrasse sur le front. ce baiser, dit-elle, lui reste comme une brûlure.
au rendez-vous du lendemain, au cinéma, il ne viendra pas. elle pleure encore de cette attente. ses mots sont si délicatement choisis, elle nous fait basculer avec elle dans ce monde d'antan, avec ses codes et ses douleurs. plus tard, on lui remet une lettre qu'il avait écrite, et qu'elle connait par coeur, pour elle, avant de partir en indochine, en 1959. il voulait l'épouser. elle ne le revit jamais.
la salle est silencieuse, je ne dors plus. j'écoute. j'ai l'impression de voir l'histoire de Barbara, de la vivre avec elle, encore une fois. elle fait un appel : s'il est là quelque part et qu'il l'entend, elle lui souhaite simplement d'avoir été heureux. elle lui avait dit oui, il n'a jamais reçu la lettre. elle aurait voulu qu'ils se marient. elle conclue que sa vie aurait été bien différente s'ils s'étaient retrouvés.
cette histoire, cette Barbara m'a tout simplement bouleversé. c'est tout. c'est bête. elle était juste sublime.
Commentaires
J'ai vu un bout de l'émission mais pas cette personne et je dois dire que lire ton article m'a donné des frissons des pieds à la tête (les frissons sont un signe que ça me touche)
merci Mélanie.
je n'ai pas vu, juste entendu mais c'était vraiment un beau moment !
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