Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

11 juin 2007

un nocturne de chopin...

hier, par une chaude journée orageuse, j'étais seule à l'appartement. il y avait mon piano qui me suppliait de venir poser mes doigts sur lui, de le faire un peu chanter pour le plaisir, pour tuer l'ennui, le temps et oublier qu'il file et que je n'ai jamais le temps. il y avait cette atmosphère lourde et grise dehors et rien d'autre à faire que de le satisfaire, ce clavier.

alors je l'ai ouvert délicatement et j'ai ouvert ma partition de Chopin, celle qui traîne par terre depuis 15 jours parce que je l'ouvre régulièrement et que j'ai la flemme de la ranger dans la bibliothèque avec les autres partitions. Chopin, quand on commence le piano, c'est le but ultime, l'envie finale. jouer Chopin, c'est accéder à un autre monde, un niveau supérieur, un étage proche du septième ciel. au début, on rêve tous de jouer les valses, les préludes, les nocturnes, les sonates. et puis plus tard, Chopin est rendu vulgaire par les professeurs.

pas assez bien, trop connu, trop joué, trop "facile". on nous pourrit l'envie, on nous oblige à ne plus aimer Chopin. alors on joue Schumann ou Brahms et on laisse Chopin aux oubliettes pour un temps.

seulement, c'est beau. c'est tout simplement beau. et on ne peut pas le nier. et quand on s'en souvient, quand ça nous revient en pleine figure, on est bien obligé de se rendre compte que tous nos professeurs avaient torts, qu'en fait, ils étaient juste un peu snobs. hier, j'ai donc repris mes nocturnes, simplement. et délicatement, j'ai travaillé certains passages en me délectant de leur subtilité.

il y a d'abord un premier thème, répétitif, comme une mélodie qu'on a dans la tête et qu'il nous faut chanter. d'abord cet air, pur, triste, conscient. Chopin, tuberculeux, Chopin sent certainement qu'il va mourir. il tousse et crache du sang, il est faible, atteint dans tout son corps par la maladie. mais il chante quand même. je l'aide avec mes doigts, les touches s'enfoncent lentement, marche funèbre, non, silencieux souvenir de la vie lorsqu'elle était encore belle. mélancolie.

puis, soudain, c'est la colère, le renoncement. on se réveille de ce songe et on réalise qu'il va mourir ! et qu'il est si jeune, que c'est complètement injuste et arbitraire ! la colère sur quelques lignes, les accords profonds et noirs. j'adore ce passage, plein de vie, un sursaut qui dit "je ne veux pas mourir", une prière tournée vers Dieu, au bord d'une falaise, la mer au-dessous qui cogne les rochers, un jour d'orage comme aujourd'hui.

puis, Chopin se ressaisit. il explique, il raconte les vagues, il perçoit la vie, la nature, l'orage. il chante son désespoir, noble et digne, drapé dans sa maladie mais encore debout. la mélodie est si belle qu'elle nous tire des larmes, c'est juste sublime, c'est juste sincère, totalement personnel, totalement lui. j'écoute, je chante, je cherche la sonorité, je refais jusqu'à être complètement satisfaite, des heures durant. je veux rendre à Chopin la beauté qu'il mérite, lui rendre cet hommage.

à la fin, les notes mélancoliques du début reprennent mais elles sont un peu métamorphosées. on finit dans un enchaînement d'arpèges et je ne sais toujours pas ce qu'il veut dire dans ce passage. je cherche. quelque chose de divin est caché dedans et je sais que je vais trouver. ce nocturne, six pages, pur bonheur. les notes coulent de source, on comprend sans avoir besoin de mots. on entend sa vie, on entend son âme.

Chopin, c'est beaucoup trop joué, tout le monde joue Chopin, c'est le but ultime du pianiste qui débute, qui a entendu Chopin et qui s'est dit "je veux jouer ça". c'est normal de vouloir accéder à ce septième ciel, c'est humain. mais on est toujours trop petits pour jouer Chopin. et l'âge n'y fait rien.

toute son oeuvre n'est qu'une caresse furtive, un coup de vent qui vient de loin, qui ne fait que passer. mais qui nous laisse pantois, béat, heureux de l'avoir enfin senti.

nocturne op 55 n°1...

Posté par annaellee à 10:32 - mes coups de coeur pianistiques - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Du courage, pour jouer Chopin...

POur ma part, le "seul" morceau un peu "épais" de ma courte "carrière" de pianiste, était chez un contemporai de Chopin, un certain Frantz.

Rêve damour.

Les symptomes sont cependant semblables...
La douceur, puis la passion violente, avant de laisser de nouveau place à la douceur...

Posté par Pettittoutmimi, 11 juin 2007 à 13:50

j'adore Lizst aussi ;-)

trop souvent méprisé également. et ce rêve d'amour particulièrement...

Posté par annaellee, 11 juin 2007 à 20:25

Lizst méprisé?

Posté par gene, 12 juin 2007 à 10:46

oui beaucoup.
trop technique, pas assez musical.
sans compter ce rêve d'amour qu'on n'avait pas le droit de jouer !
"pas assez cher mon fils"...

Posté par annaellee, 12 juin 2007 à 10:56

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