04 juin 2007
factice
elle se lève doucement, ôte de ses yeux le masque qui la protège des monstres de la nuit. elle est presque nue, tangue jusqu'à la cafetière. elle ne sait pas que je suis là, que je la regarde et me délecte du spectacle. elle se sert machinalement une tasse du liquide chaud et déambule jusqu'à la table du salon. ses yeux sont gonflés encore des rêves de la nuit, comme encore un peu là-bas,, là où je ne serai jamais.
elle a ses cheveux tout décoiffés et je sens bien que ça l'énerve, elle les rattache du mieux qu'elle peut, le plus serré possible son chignon. elle est fatiguée, a dû mal à émerger du sommeil. comme noyée en elle, dans son propre corps. ses jambes la portent à travers les pièces de l'appartement, des toilettes jusqu'à la cuisine, de la cuisine jusqu'au salon, du salon jusqu'à la chambre. étrange petit manège du matin. elle vérifie que tout est en ordre avant de se laisser choir devant son personnal computer. puis elle se met à écrire, relever ses mails, shopper en ligne et le reste du monde semble devenir le cadet de ses soucis.
depuis combien de temps suis-je ici à l'observer ? silencieusement, elle ne peut pas me deviner ou sentir ma présence. trop absorbée qu'elle est par elle-même. cette fille tout à elle. tout à ses habitudes, ses complexes, ses errances...
le temps passe, il est tard dans la matinée. elle décide d'aller se doucher. je la suis du regard, la devine nue sous l'eau chaude, puis emmitouflée dans une serviette de bain un peu trop rêche. son corps répète les gestes machinalement, comme chaque jour, évite de se remettre en question. elle ne se regarde pas. elle s'évite du regard en se brossant les dents, en se lavant le visage. pas un coup d'oeil pour elle-même. surtout pas.
elle se dirige vers l'armoire de la chambre, sort un jean puis le range, essaie une robe puis change d'avis. les vêtements s'entassent sur son lit, l'opulence, le choix, l'angoisse, elle ne sait quoi se mettre sur le dos et reste les bars ballants pendant un long moment. puis elle enfile un vieux pantalon blanc et un chemisier et décide de ne plus se prendre la tête. elle n'a plus envie, plus d'inspiration. elle s'en fout. complètement. elle se sent vide, inutile, elle n'ose pas projeter son regard dans le psyché qui trône fièrement en face d'elle. le regard baissé elle ressort de la chambre et se vautre lamentablement dans le canapé. en attendant des jours meilleurs, elle se dit que ça va revenir, ça va s'arranger. elle veut y croire. je la sens peinée, déprimée...
je suis toujours là à l'observer. mais qui suis-je ?
doucement, je me glisse comme un chat près d'elle. je la regarde de très près mais elle ne semble toujours pas me voir. pourtant, je sais qu'elle a peur, au fond d'elle. elle respire un peu trop fort et son coeur s'affole en dedans. elle ne sait pas d'où vient le mal, elle ne sait pas pourquoi elle angoisse. je suis si près, je pourrai presque la toucher, lui frôle le bras et voir ses poils se dresser sur son bras. elle se lève d'un bond et inspecte l'appartement, anxieuse. elle aurait envie de demander "qui est là ?" mais elle n'ose pas, elle a peur de sa propre folie. elle sait bien qu'il n'y a personne. elle sent pourtant quelqu'un. elle se sait observée mais elle ne voit rien.
elle retourne dans la chambre et reste un moment la tête baissée. le psyché lui fait face, comme un affront. elle se répète en murmurant "sept ans de malheur, sept ans de malheur...". je sens qu'elle m'a trouvé. qu'elle sait où je suis. lentement, elle plante son regard en elle-même. je la regarde aussi. nous nous fixons, froidement. c'est elle qui m'observe à présent, sans pudeur, sous toutes les coutures. je ne baisse pas les yeux. je suis plus fort. elle s'avance lentement, sans faire de bruit. elle détaille chacun de mes membres, trace mentalement le corps parfait qu'elle souhaiterait, les défauts qu'elle gommerait. je crois qu'elle pleure maintenant. elle dit "je te hais" à voix très haute. elle est tout près et laisse une trace en respirant près de moi. puis, alors que je ne m'y attendais pas, elle balance son poing de toutes ses forces en plein dans mon visage. elle crie "sept ans de malheur" puis "tant pis".
bris de glace, psyché cassé, poing en sang, j'avais tué mon propre reflet.
fin du supplice.
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