31 mai 2007
le petit poisson
il est assis au premier rang. il sort lentement ses affaires, me regarde. je ne sais ce qu'il attend. d'ailleurs, attend-il quelque chose ? là est la question.
les autres sont prêts. ils ont ouvert le livre de lecture de notes parce qu'ils savent que nous allons commencer par ça, ils ont déjà les yeux qui lisent, qui révisent, même si fatigués parce qu'il est tôt. lui, non. il attend, il semble découvrir à chaque fois. je fais semblant de ne pas voir. je l'observe du coin de l'oeil. c'est moi qui attends. je veux voir combien de temps il va mettre pour comprendre et ouvrir son livre.
plusieurs minutes se passent. je ne m'énerve plus. j'ai compris. alors je lui demande d'ouvrir son bouquin. il me regarde bouche bée. je dois lui parler chinois sans m'en rendre compte. je répète. il baisse les yeux, cherche son livre alors qu'il est sur la table, reprend son sac par terre et fouille dedans. je lui dis qu'il est là, juste devant lui, je lui dis de laisser son sac, je lui dis "regarde". et finalement, je me lève et lui tends son livre.
ça se passe toujours ainsi.
sa mère l'amène le matin, il se trompe de salle, il va là où nous n'allons jamais. puis j'installe les tables, il patiente, la tête ailleurs. je lui dis de s'asseoir, je lui montre où sinon, il tourne sans savoir. puis, tandis que les autres se préparent, lui reste perché dans son monde intérieur. loin, loin...très loin. là où personne n'existe, pas de cours de solfège, juste lui et les autres poissons comme lui.
je commence enfin mon cours, doucement, j'ai sommeil. je les fais lire chacun leur tour. parfois, je les interroge en plein milieu d'une ligne, alors, il ne sait pas où on est. il recommence au début ou bien lit carrément un autre exercice. il triche un peu, regarde l'aide de la page précédente. je lui dis de la cacher, il recommence au début. il lit bien lorsqu'il est lancé. il n'a aucun problème, même ! il est plutôt doué. il lui faut seulement un quart d'heure pour démarrer chaque activité. je vais souvent à sa table, pour lui rappeler que je suis là, qu'il est en cours, qu'il faut qu'il redescende sur terre.
souvent, il me regarde bouche bée. c'est très déstabilisant. je lui parle mais il semble qu'il ne m'entende pas. alors je répète, plus fort. rien n'y fait. il a 6 ou 7 ans et des difficultés à considérer le monde qui l'entoure. c'est comme s'il avait une immense barrière autour de lui. elle bloque le son, elle rend l'image plus floue. c'est son bocal. et chaque fois que je lui parle, il ressemble à un petit poisson qu'on aurait sorti de l'eau. pour le manger.
il a des yeux tout ronds, très grands, ouverts à l'extrême et très bleus. il a des yeux tout ronds, comme les poissons. et souvent, il me regarde la bouche ouverte, il est toujours surpris, toujours inquiet, toujours pris en faute. la bouche ouverte. il me fixe. j'ai l'impression qu'il ne me voit pas vraiment. je suis le pêcheur qui vient troubler sa tranquillité. lui nage tranquillement et je le pêche et je le repêche, inlassablement.
de temps en temps, je le félicite. il a toujours tout juste en dictée, il maîtrise les rythmes, il lit très bien les notes. il est meilleurs que les autres. pourtant, il est là sans être là.
moi je le regarde et j'attends. parfois, je me dis qu'il va grandir, et que, dans longtemps, peut-être, il aura toujours l'air d'un petit poisson sorti de son bocal. il gigote, s'affole et fait des petits bonds pour y retourner...parce que son bocal, c'est l'enfance.
l'enfance intouchable.
29 mai 2007
les mocassins troués
du plus loin que je me souvienne, il a toujours eu un aspect négligé. ses vieilles chemises rayées ont dû faire la guerre, ses vieux jeans Woodstock. il porte sa barbe comme un fardeau, elle blanchit au fil des années, emmêlées, trop longue, elle lui fait comme une barrière, je n'ai jamais vraiment vu sa bouche.
il porte des mocassins, parfois troués. je n'aime pas les mocassins, ça donne un côté vieillot à tout ce que ça touche, même le pied d'une fraîche jeune fille, même dorés, même fantaisies, je n'aime pas les mocassins. auparavant, il portait toujours des tongs. été comme hiver, il se baladait en tongs. c'était assez bizarre de le voir crapahuter pieds nus lorsque nous étions toutes bottées.
cet homme est un extra-terrestre. il a choisi les mathématiques, enfin, il n'a pas choisi réellement puisqu'à 8 ans, il résolvait pour le plaisir des problèmes que l'on n'aborde qu'en terminale, par exemple. il a toujours été un génie pour les chiffres. et plus le temps passait, et moins nous comprenions ce qu'il cherchait à résoudre. il était souvent plongé dans son silence, comme happé par son propre monde, réfléchissant à certains problèmes complètement improbables pour le commun des mortels. les mathématiques pures, à un certain stade, dépassent totalement la pensée humaine, il faut un être à part pour les comprendre, les appréhender et trouver les solutions.
il a écrit une thèse lorsque j'avais 10 ans. nous étions allées l'écouter, paisibles, fières même. et nous nous étions endormies au premier rang, parce que nous ne comprenions pas un traître mot de ce qu'il racontait. il m'a semblé qu'il a parlé pendant des heures, même le titre était parfaitement incompréhensible.
et puis, j'ai grandi, sans le moindre talent pour les nombres ou les formules mathématiques. et je me suis éloignée. parce qu'il était pour moi un grand mystère, parce qu'il ne montrait rien, ni ses émotions ni évidemment ses sentiments. tout ce qu'il pouvait montrer, c'était son grand front avec dedans tous ces problèmes de maths que je ne comprendrais jamais.
une fois, par curiosité, je lui ai demandé ce qu'il recherchait, le but ultime. il m'a répondu que pour un néophyte, c'était totalement imperceptible, que même le cheminement de pensées ne pouvait pas être entendu par quelqu'un qui ne pratique pas cet art. abstrait. tout était abstrait. même la parole. il était un mur, entouré par un silence implacable. et souvent mué dans ses migraines. car à force de chercher, on se heurte et on se fait mal.
souvent, on me parlait de lui. j'enrageais. de voir que d'autres le comprenaient mieux que moi. et puis, il marquait ses préférences. je me sentais comme le vilain petit canard. celui qui n'a pas hérité des bons gênes. je souffrais en silence. et je ne le regardais plus car j'avais peur de ses yeux. ses yeux bleus, froids, ses yeux qui trahissaient ses souffrances de mathématicien. ses yeux qui reflétaient les problèmes insolubles et qui parfois, alors que personne ne s'y attendait, déversaient sur nous un amour silencieux. je crois.
et puis, je suis partie. j'avais peur qu'il ne m'aime plus, qu'il m'oublie. je ne l'appelais pas de peur de ne pas savoir lui parler, j'avais peur de ses silences, de sa solitude. alors, plus tard, c'est lui qui m'a appelée. au début, je croyais qu'il voulait quelque chose. non. c'était juste comme ça. je lui manquais. parfois même il voulait passer me voir. mais il n'osait pas. il était bloqué, dans ce schéma d'homme seul, de génie qui n'aime pas. il était enfermé en lui-même. il souffrait et je ne l'avais même pas remarqué.
aujourd'hui, chaque fois qu'il me parle, sans peur, sans tabou, je l'écoute et parfois, le son de sa voix me surprend, comme si je l'entendais pour la première fois alors que j'avais vécu 20 ans avec lui. 20 ans, à ses côtés, sans jamais percer ses secrets. 20 ans sans parvenir à l'apprendre, à le connaître. 20 ans de gâché, de non-dits, de malentendus. j'avais tellement souffert de ses silences et lui des nôtres, chacun dans son coin, n'osant pas se parler.
il porte toujours ses mocassins, ses vieux jeans, sa barbe qui le fait passer pour le père noël lorsqu'il fait ses courses le 24 décembre. il est toujours seul mais il parle. il se confie, il s'ouvre enfin. à plus de 50 ans. à moi. sa fille.
et je vois enfin mon père.
28 mai 2007
l'envie shopping du mâle
tous les 365 jours, mon homme décrète qu'il lui faut un nouveau jean. tous les 365 jours, il accepte de faire quelques boutiques pour s'offrir des baskets ou un pantalon. parfois même, il s'offre un truc en plus, inutile : un tee-shirt ou une chemise. moi, j'y peux rien...ces moments de pure folie pour lui me rendent marteau ! j'adore, j'exulte, je l'encourage, je suis aux anges.
ça me déculpabilise.
dans ces cas-là, je peux me lâcher avec lui, même si moi, j'achète des chaussures tous les quinze jours, ou une robe par mois. je deviens dingo car je me sens irréprochable. et s'il me fait une remarque taquine, je peux lui renvoyer son jean cher dans la tronche. donc, c'est rigolo.
je n'ai jamais compris le sens modesque des hommes. comment peuvent-ils ne jamais avoir envie de fringues ?! c'est dans les gênes ou quoi ? alors que nous, les femmes, on fait du shopping super méga régulièrement, eux n'ont aucune envie particulière. en fait, ils attendent d'avoir besoin d'un truc pour acheter le truc en question. c'est bizarre hein ?
moi qui connais toutes les boutiques par coeur, même le rayon homme justement, lui qui me fait confiance et qui a donc besoin de mon aide pour choisir, aller dans le bon magasin, avoir mon avis sur la coupe. je suis sa styliste en gros. d'ailleurs, quand je l'ai rencontrée...mon dieu ! il s'habillait comme un ado : jean large, parfois troué, tee-shirts jaunes ou verts, et cheveux longs (mais ça, j'aimais bien). je ne l'ai pas jugé sur son apparence, bien sûr, mais à mon contact, il s'est un peu transformé. et aujourd'hui, il est plus élégant. il a même claqué 100 euros l'année dernière pour une belle paire de baskets en cuir chocolat qui se marie avec tout. et sans mon aide en plus !
bref, aujourd'hui, congé forcé pour lui, shopping à deux. en amoureux. oui je suis contente, ça n'arrive qu'une fois tous les tremblements de terre ! alors je vais profiter, rire avec lui et surtout ! le forcer à s'acheter plein de trucs ! hin hin !
26 mai 2007
le souffre au coeur
"et ben moi, tu sais, j'ai un souffre au coeur. et le docteur, il m'a mis des ventouses sur le ventre et ça collait."
"c'est quoi un souffre au coeur ?" disent les autres en choeur. alors je laisse Antoine expliquer. parce que je ne sais pas exactement et que j'ai peur que mes mots de grands effraient les petits.
il a trois ou quatre ans et sait déjà bien raconter que c'est une maladie, qu'il a au coeur, mais que ce n'est pas très grave et que le docteur est gentil. je l'écoute parler et j'essaie de cacher mes larmes dans mes yeux. parce que lui n'en a pas. et que ce n'est pas grave, comme il dit. moi, je le crois. et moi aussi à ce moment, j'ai trois ou quatre ans.
une fois, il est arrivé à 11 heures en me demandant ce qu'était un balafon. il avait entendu ça sur un disque et avait demandé à sa maman ce qu'était l'instrument bizarre. un balafon. un balafon ? je ne savais pas. j'ai cherché pour lui. et puis, on en a écouté dans "piccolo et saxo". il était tout content.
un autre jour, il est venu nous montrer sa flûte de pan. il a posé sa bouche sur les tubes en bambou et il a soufflé dedans maladroitement. ça nous a fait rire, ça faisait des sons étranges, comme des sons essoufflés. on l'a tous applaudis, il souriait.
il a des tous petits cheveux bruns, bien coiffés et un bonnet rouge en hiver, un bonnet tout doux d'enfant, un bonnet que plus jamais il ne pourra mettre quand il sera grand. il a des grands yeux bruns qui demandent tout le temps. de grands yeux qui s'étonnent, une petite bouche qui souffle dans la flûte de pan, une petite bouche qui dit des choses, une petite bouche qui sait déjà plein de choses. des choses que même moi je ne sais pas.
c'est quoi un souffre au coeur ?
je vais voir sa maman pour lui demander. elle m'explique. je ne comprends pas tout mais elle me dit que ce n'est pas grave, qu'il ne faut pas s'inquiéter. j'acquiesce, je ne m'inquiète donc pas. il est fort, il n'a pas peur des ventouses sur son ventre, il veut bien aller chez le docteur, il comprend qu'il est un peu malade, mais pas trop. et que ça va aller. je suis certaine que jamais il ne pleure quand il doit passer ses examens. il doit y aller comme un grand et bien qu'il ne mesure qu'un mètre, même pas, il est plus grand que moi.
parce que quand il dit qu'il a un souffre au coeur, moi, c'est mon coeur qui souffre. c'est bête. mais je n'aime pas que mes enfants souffrent, ni du coeur, ni d'autre part. je ne veux pas qu'il aille chez le docteur pour mettre des ventouses, ou penser à ces ventouses qui se soulèvent toutes seules. ça m'embête et ça me donne des larmes dans les yeux.
je le regarde dessiner. il est tout à ce qu'il fait, concentré sur sa clé de sol, sur le modèle que je lui ai dessiné. il s'applique avec son crayon bien taillé, violet. il est beau. il veut bien faire, pour me faire plaisir, parce que son dessin, il le fait pour moi. je l'observe tandis qu'il n'a d'yeux que pour sa feuille blanche. il fait un rond, comme un escargot, puis remonte jusqu'en haut de la portée qu'il a tracé auparavant. il fait une grande boucle en haut pour pouvoir redescendre, comme je le lui ai montré, puis redescend tout en bas, tout doucement, pour ne pas déraper. je souris. il termine par une petite boucle, comme un U. en vrai, dans son nom, il y a un U alors il sait bien faire les U.
il me regarde, attend mon approbation. je le félicite. il a les yeux un peu plissé par la concentration. des grands yeux marrons sur une si petite tête. il a posé sa casquette sur la table. je le regarde, j'ai envie de pleurer, de joie, parce que j'ai de la chance de connaître ce petit bonhomme. je sais, c'est bête. mais je le trouve si fort.
alors il me dit : "tu sais, moi, j'ai un souffre au coeur".
"et c'est quoi un souffre au coeur ?"
25 mai 2007
ceci n'est pas un billet
"je voudrais d'abord remercier mes parents sans qui je n'y serais jamais arrivée, et puis tous ceux qui m'ont encouragée et soutenue. et puis, je voudrais le dédier à mon mentor, celui qui m'aime et me supporte tous les jours de l'année, celui qui croit en moi, sans qui je ne serais pas moi-même. (larmes, sanglots de rigueur, gêne, reprise de soi). aujourd'hui est le plus beau jour de ma vie, aujourd'hui est un jour nouveau. car ce césar c'est ma première fois, le jour tant attendu de la récompense...."
MA PREMIERE CHAÎNE BLOGESQUE ! WHOUAOU ! JE SUIS EMUE !
les 5 blogs que je lis qotidiennement...d'abord, j'en lis 18542 par jour donc ça va être difficile de faire un choix. mais bon, je m'y colle, c'est bien parce que c'est la première fois. en plus, je suis citée chez Ludo et Hisaux, ça m'a fait grandement plaisir, même si c'est bête peut-être...bref, let's go !
- Ladyblogue, j'en ai déjà parlé une fois, j'adore son blog que je trouve frais et simple, sensible, éclectique comme j'aime, doux comme ses mots. bref, je kiffe.
- Punky B, parce que c'est mon gourou mode. oui, oui ! en plus, elle a de l'humour, elle pétille. et c'est ma voisine ! je pourrais la croiser facilement, ça me laisse croire que je pourrais rencontrer une star ! (de la blogosphère, ah, si !)
- Milou, ou plutôt Snowy, parce qu'elle est drôle, qu'elle nous enseigne le mode de vie anglais depuis qu'elle y est partie. j'aime bien comment elle cause, toujours pleine d'ironie et de drôlerie.
- l'arpenteur, pour sa plume fabuleuse, ses histoires croquignolles ou cyniques, j'aime.
- pénéloppe parce que j'adore ses dessins, ses petites bulles de fraîcheur qu'elle met en ligne tous les jours, son style, son coup de crayon. que du bonheur !
voilà, j'aurais voulu en citer d'autres comme alfdal ou olivia ou ... mais non ! je n'en ferai rien ! ;-)
et je refile le truc à...
roulement de tambour...
creusage de cervelle...
EUREKA ! Olivia, Lady si elle passe par là et Fashion victim tiens aussi ! hin hin !
fin de la séquence émotion !
24 mai 2007
les petits vieux...
20 heures, je sors de l'école, ma journée de prof est enfin finie. mon cartable est trop lourd, je vacille sur mes talons, je croise encore des êtres humains dans le couloir et tangue jusqu'à la porte. il fait encore jour, un petit vent frais souffle et manque de me faire tomber, je suis comme une plume de pigeon, je vole...
j'ai ma répétition dans un petit quart d'heure, je dois absolument trouver la force d'actionner mes doigts et de remettre mon cervelet en marche, là, je suis une vraie loque, je me suis retenue de ne pas crier toute la journée, zen, tir à l'arc, tout ça. je marche dans la cour, la clope au bec, ma jupe blanche détonne avec ce tube de mort que j'ai dans la bouche. puis j'arrive devant la salle de répétition et tous les choristes m'accueillent en riant. ils sont tout excités, moyenne d'âge 65 ans, et se préparent pour faire une photo de classe. ils me convainquent de venir avec eux, je lâche mes sacs et me dirige en titubant vers l'escalier qu'ils ont choisi pour poser.
ils sont tous là, ils rient, plaisantent, sarcasmes et blagues salaces. ils me fascinent. je veux être comme ça quand je serai vieille. christiane et ses seins énormes me serrent contre elle, elle est toujours ravie de me voir, elle m'adore, claude et sa grosse barbe me tutoie et m'engueule quand je lui dis "vous", bernard est tout rougeaud, il est content, il fait le fou comme un gamin de 5 ans. et tous les autres qui papotent, se racontent leur vie, la maladie, les hôpitaux, les petits enfants, la retraite, la vie. les vieux. les choristes version "50 ans plus tard".
on prend la pose. "cheese". clic clac, c'est dans la boîte. c'est le journaliste de l'est qui est venu faire la photo, je crois bien qu'il me drague. il vient me voir et me propose ses service de photographe pour l'année prochaine, pour faire de la publicité à l'école, il souhaite venir faire des clichés pendant les cours. c'est une super idée, je lui dis, enthousiaste. il est content.
on entre dans la salle, j'enlève mes chaussures. je ne pourrai pas mettre la pédale si je garde ses talons de la mort. je me sens jeune, fraîche, pour une fois. ils sont tous au petit soin avec moi, viennent me parler derrière le piano, s'y accoude comme à un bar. c'est la fête, ils parlent, ils crient, ils rigolent fort, on a l'impression qu'ils n'attendaient que ce jour pour partager ce moment ensemble. je les regarde, je les aime tous, même ceux-là dont je n'ai pas retenu le nom.
la répétition commence enfin. le chef est comme d'habitude, moralisateur, un peu, exigent, à l'extrême. le premier concert est dans 10 jours, il veut que tout soit parfait, maîtrisé. les petits vieux font des efforts. certains se révoltent un peu quand on leur reproche de n'avoir pas assez travaillé leur partition. je ris toute seule parfois, de leurs fausses notes, de leur tête quand ils chantent. j'écoute, je dors intérieurement quand ils travaillent sans moi. je regarde mes chaussures par terre, elles gisent et mon corps avec elles.
21 heures...22 heures. je sature de toutes ces notes que je dois lire sur la partition, je m'embrouille, me rattrape tant bien que mal, le trompettiste qui est venu jouer avec nous me lance des petits coups d'oeil entendus, me sourit. j'ai la sensation de me vider de toute énergie peu à peu, comme un ballon qui se dégonfle. 22h15, le chef me dit que je peux y aller, j'ai envie de lui baiser les pieds, de me confondre en remerciement. je remets mes chaussures, je reprends mon cartable, mon sac à main sur l'épaule, je me lève, je bascule à droite, à gauche, retrouve un semblant d'équilibre et file sans demander mon reste. j'entends des "au revoir" quand je franchis la porte, je sens des regards étonnés, des regards chaleureux.
coup de téléphone à mon homme, démarrage de la voiture, clope, autoroute à 130, la voiture beugle son mécontentement, mac do, beurk, papotage avec l'homme et dodo à minuit.
quelle journée !
22 mai 2007
décoiffée
sa mère l'appelle Juju, du coup, moi aussi, sans que je sache ni pourquoi ni comment. le mercredi matin, elle arrive toujours avec de l'avance et les cheveux en bataille. elle est jolie quand même, dans ses petites robes de fillette, avec ses petites ballerines aux pieds.
elle a quelque chose de particulier, elle émane l'intelligence. elle est vive et pourtant sage, décoiffée avec son serre-tête en perles. Juju, c'est comme ça que je l'appelle.
elle a 7 ans je crois. elle a commencé le piano cette année, après avoir fait un an d'éveil musical avec moi l'année dernière. je me souviens qu'au début, elle voulait jouer de la trompette. et puis, elle a fait un peu d'éveil avec moi et elle a changé d'avis. elle m'aime bien je crois, même si j'ai été dure en début d'année. parce qu'elle n'arrivait pas à mettre ses mains correctement sur le clavier. elle ne savait pas comment l'arrondir. j'avais beau lui parler de balle et de pomme, comme on me l'avait appris, rien n'y faisait. j'avais peur qu'elle n'arrive jamais à jouer du piano.
je mettais parfois le miroir sur le côté du piano, pour qu'elle puisse regarder ses mains et corriger leur position. ça n'y changeait rien non plus. elle regardait un peu, sa main s'arrondissait mais dès qu'elle détournait son regard, elle reprenait une forme aplatie, comme écrabouillée sur les touches. alors je m'inquiétais beaucoup et j'en parlais à sa mère. les premiers temps, celle-ci restait sceptique. elle ne voulait pas que Juju travaille trop, la musique devait rester un loisir, comme elle disait. pourtant, je trouvais ça important qu'elle débute bien, alors j'insistais. peut-être trop, je voyais bien que la gamine en avait un peu marre que je lui parle de pomme et de balle en cours de piano. elle devait se demander en quoi une balle avait à voir avec un piano.
petit à petit, j'ai laissé tomber. parce que rien n'y faisait, sa main restait définitivement plate, écrasé sur les touches du clavier. ça m'obsédait. puis j'ai commencé à ne plus regarder, désespérée par cette incapacité que j'avais à lui faire trouver la bonne position. c'est alors que je l'ai écoutée.
jusque là, je m'étais contentée de voir ce défaut. je n'avais pas entendu les qualités. certes sa main était mal mise, elle n'avait pas ce bel arrondi que je lui souhaitais, qui semble si important au conservatoire. certes, elle n'était pas parfaite dans sa manière d'articuler les doigts, s'aidant parfois même des bras pour soulever les petits doigts faibles. cependant, elle progressait à vue d'oeil. et je ne l'avais pas remarqué.
elle commençait à prendre goût à l'instrument, justement depuis que j'avais cessé de la faire se regarder dans le miroir. elle s'adonnait au piano chaque soir, sans que sa mère ne la force ou n'ait à lui dire de travailler. la petite aimait ça. pour de vrai. et lorsque je m'en étais aperçue, j'avais compris. que tout mon enseignement avait été vain pour elle, cet apprentissage si académique, celui qui m'avait formée, celui que je m'évertuais à transmettre. celui-là même qui avait nuit aux plus prometteurs d'entre nous. celui-là même qui avait presque refusé l'accès au conservatoire à Volodos.
je m'étais trompée.
dès lors, je laissais Juju mettre sa main comme elle voulait, ça n'avait plus tellement d'importance. et au lieu de la regarder, mortifiée par la platitude de ses mains, je l'écoutais, béate. chacun de ses exercices, parfaits d'une semaine à l'autre, ravissaient mes oreilles de professeur bornée.
Juju était devenue mon petit bonheur du mercredi. en solfège, elle excellait. elle apprenait vite, écrivait ses devoirs à la vitesse de l'éclair, levait la main pour parler et remettait son serre-tête en place sur ses cheveux décoiffés, presque toutes les cinq minutes. l'après-midi, elle arrivait au cours de piano, bien coiffée, avec son petit cartable, s'installait dans la classe, écoutait gentiment en attendant son tour. puis, elle se posait au piano, petite, les pieds dans le vide et me montrait comme elle avait bien travaillé la semaine passée. et malgré ses doigts aplatis, malgré cette main écrasée, elle arrivait à jouer, beaucoup mieux que tous les autres débutants. tout simplement parce qu'elle aimait ça.
ma Juju décoiffée...merci de m'avoir ouvert les oreilles.
21 mai 2007
une touche blanche une touche noire...
"une touche blanche une touche noire...
la jeune fille s'avance d'un pas hésitant vers un piano noir et brillant au milieu de la scène. elle sent les yeux posés sur elle, elle tremble. elle respire ou plutôt, elle s'essouffle, le chemin de la porte au tabouret lui semble durer une éternité. elle croit entendre des chuchotements parmi le bruit loufoque des battements de son coeur. "boum! boum!" en plein silence s'immortalise. elle voudrait s'enfuir, reculer, repartir en arrière, courir vers la sortie. ses yeux, rivés sur le piano, oublier la lumière aveuglante des projecteurs.
une touche blanche une touche noire...
la vieille dame se relève. elle salue bien bas et s'éloigne de ce qui fut son compagnon durant toutes ces longues années. ce piano noir qu'elle sent encore vibrer sous ses doigts. chacun de ses pas déclenche un nouvel éboulement d'applaudissements. parfois tombe un bravo. elle s'en va, tranquille, elle sourit, mélancolique déjà de cette scène qu'elle aura tant aimé. c'est la dernière fois qu'elle met cette robe, la dernière fois qu'elle voit tous ces yeux, elle savoure...une larme perle à son oeil gauche....la porte est tout près à présent. elle va partir. et le projecteur s'éteint.
une touche blanche une touche noire..."
ma prof de français de terminale avait lu mon texte à toute la classe. elle aimait beaucoup ce que j'écrivais. j'étais fière mais un peu gênée. je me souviens du premier jour où elle nous avait demandé à tous d'écrire un autoportrait avec "j'aime", "j'aime pas". il fallait se décrire comme ça. je lui avais tartiné tout un texte de trois pages tandis que les autres séchaient en mordillant leur stylo plume.
j'avais 18 ans, des rêves d'écriture dans la tête, j'aimais les mots, j'aimais tous les mots. je lisais Rimbaud et ça me faisait fantasmer. ma prof de français, elle était plutôt forte et elle boîtait un peu. les autres ne l'aimaient pas. elle était spéciale. sèche, dure. moi, elle me fascinait, par ses goûts, sa façon d'enseigner. et puis, elle croyait en moi, elle me le faisait savoir à chaque fois. alors, lorsque j'écrivais, je me disais qu'un jour, je lui ferais lire. j'avais projeté de mettre mes trucs dans son casier, dans la salle des professeurs du lycée. évidemment, je ne l'ai jamais fait. pourtant, je crois bien qu'elle m'y encourageais. je crois bien qu'elle voulait que j'écrive, que je travaille ce "talent". du moins, c'est ce qu'elle me disait.
aujourd'hui, chaque fois que j'écris quelque chose, je me demande si ça lui plairait toujours. je repense à cette démarche particulière, son entrée dans la salle de cours au troisième étage, aux autres qui pouffaient de rire, bêtement, lorsqu'elle nous amenait Ferré chante Baudelaire, ou Montéverdi. j'étais la seule à écouter, j'étais la seule à m'intéresser à ce cours, totalement inutile aux yeux des autres puisque pas d'épreuves au bac. moi, le bac, je m'en foutais comme de l'an 40. j'étais amoureuse, j'étais torturée, j'étais littéraire, j'étais passionnée. j'avais envie de choses immenses, je lisais Musset en rêvant d'une vie de folie.
et puis, j'ai eu mon bac, je suis partie. et j'ai rangé tous mes textes dans une boîte. ma boîte noire. celle où je mettais les lettres de mes vieilles amies, mes vieilles photos, mes vieux rêves. mais j'ai continué d'écrire par habitude, par envie, pour garder une trace.
aujourd'hui, de ma boîte noire sort un rêve que je n'ai jamais cessé de caresser, à l'intérieur. et peut-être qu'un jour, j'irai dans mon ancien lycée pour déposer mes textes dans le casier de madame K. celle qui croyait en moi.
édité pour fashion victim ;-)
19 mai 2007
deuxième leçon : la danse des canards
non, je déconne !
L'hymne à la joie, de Beethoven.
j'ai été bercée par cet hymne toute mon enfance. je jubilais tellement que j'avais inventé mes propres paroles, ne comprenant pas l'allemand. chaque fois que je l'écoute, ça me met dans une transe infernale. oui, je sais, certains pensent que Beethoven, c'est de la musique pour les morts.
pourtant, on la joue encore plus de 150 ans après sa mort. c'est une musique qui vit au-delà des époques, qui respire d'elle-même. c'est dommage qu'on ne veuille la réserver qu'à un certain public. parce qu'elle vaut le détour.
quand tu as un coup de blues, mets-toi ça dans les oreilles et danse comme un fou dans ton salon, tu verras que ça ira mieux.
alors, c'est sûr, il faut aimer un minimum la musique classique pour apprécier, les voix des chanteurs qui s'élèvent au-dessus de l'orchestre, la grandiloquence de certains passages.
Beethoven avait beau être sourd, il savait marier les sonorités. il a, en son temps, révolutionner le monde de la musique, s'inspirant de Mozart et de Haydn pour mieux s'en éliogner. en fait, il fait la jonction entre deux périodes : la période classique (avec Mozart par exemple) et la période romantique (chopin, berlioz, brahms...). il va agrandir l'orchestre de manière considérable et permettra des oeuvres telles que sa Neuvième Symphonie avec choeur (chose exceptionnelle, je pense que c'est la première mais je peux me tromper), puis, plus tard, la fameuse Symphonie fantastique de Berlioz.
à écouter : la neuvième symphonie, la troisième, la cinquième, la sixième, la septième (lol, j'arrête)..., les grandes sonates pour piano, les sonates magnifiques pour violon et piano...
un extrait ici :
plus d'infos ici. (mais n'écoutez pas les fichiers midi, c'est un mec qui joue tout au synthé, affreux !! )
18 mai 2007
petit meurtre entre amis
"t'écoute Beethoven, tu t'tires une balle !"
"la danse des canards, c'est plus cool quoi."
"les musiciens, c'est tout des nantis"
j'en passe.
hier soir, j'avais invité des amis à manger chez nous. plusieurs raisons ont fait que j'attendais beaucoup de cette soirée : déjà parce qu'un couple d'amis présents ce soir-là va partir vivre loin, donc peut-être la dernière occasion de se voir comme ça, tous ensembles.
j'adore recevoir, c'est la deuxième raison. je suis une Bree Van de Camp, il faut que tout soit parfait. total : j'ai fait la popote toute la journée, on a récuré l'appartement de fond en comble parce qu'un petit bébé serait parmi nous, j'ai mis les petits plats dans les grands parce que je les aime beaucoup et que je voulais absolument qu'ils passent une bonne soirée.
on était huit et je vous assure que je n'ai pas l'habitude de cuisiner pour autant de personnes. y avait juste assez, il ne restait pas une miette.
bref, le mec de ma meilleure copine était là. ça fait quatre ans que je la connais et que, du coup, je le connais aussi, un peu. il est un peu spécial, il se la joue artiste maudit, déjà, ça m'énerve. voilà 3 ans qu'il a cessé de travailler pour ne faire que peindre, sans jamais exposer ou quoi. non, il peint dans son salon et même si certains de ces trucs sont pas mal, ça casse pas des briques non plus. mais on n'a pas le droit de lui dire, évidemment, il est complètement imprévisible. alors, elle dit rien et moi non plus, parce que je l'aime, elle.
et puis, il vit du RMI sans scrupules pendant qu'elle se crève la gueule au boulot. mais je ne dis rien non plus, ça ne me regarde pas, elle est grande, hein. mais si elle était pas là, y a longtemps qu'il serait sous un pont, je pense. quoique sa mère lui a légué un appart', pas de loyer à payer, rien à faire pour avoir, posséder. en attendant, il vit aux crochets de ma copine, ça lui fait strictement rien, il ne culpabilise pas de se lever quand elle rentre du taf. bref, je me tais.
mais hier, voilà qu'il me sort des trucs complètement cons sur la musique classique : réservée aux bourgeois, de la musique pour les morts, de la merde. et ce que j'enseigne, le solfège, c'est chiant comme pas possible, c'est normal que les gamins m'insultent. j'en reste ébahie. je l'invite chez moi, je m'occupe de lui comme des autres, je l'accueille à bras ouverts tandis que lui me crache à la gueule.
c'est vrai que je me suis un peu énervée en lui répondant. j'ai essayé de lui faire comprendre que même pour jouer la danse des canards, il faut savoir lire la partition. j'ai essayé de lui parler de mes collègues qui vivent avec 600 euros par mois, j'ai essayé de lui expliquer que j'ai acheté mon piano à crédit...mais lui est resté sur ses positions. et il continuait à me sortir des conneries. en dehors de ces moments où il me racontait n'importe quoi, il dormait à moitié dans son assiette, charmant en somme.
je suis dégoûtée. j'avais l'impression que deux de mes amies s'emmerdaient à mourir pendant qu'on s'engueulait. bon, j'ai pris sur moi quand même, je vous rassure, je n'ai pas gueulé comme un veau non plus, j'ai essayé de garder un peu d'humour. un peu. je crois...
y a vraiment des gens, je vous jure...ça me tue ce manque de tact, ce manque de politesse. il a le droit de penser ce qu'il veut mais quand même, en société, on fait des efforts pour être agréable non ?
pffff...
heureusement qu'il y avait le bébé pour remonter le niveau !






