Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

03 mai 2007

la photocopieuse

c'est un jour de soleil, un jour d'été. j'arrive de bonne heure et je suis encore seule. j'ouvre la porte, désarme l'établissement avec le même code que tous les jours. je ne me doute pas encore que cette journée marquera la fin de ma carrière.

les élèves commencent à affluer. ils sont bruyants et turbulents. mes nerfs sont malmenés en cette matinée mais j'ai l'habitude et gère tant bien que mal la situation. je fais mon travail, simplement. je prends sur moi pour ne pas trop crier, pour me préserver un peu de tout ce bruit, de cette cohue. j'entends au dehors les gazouillis des oiseaux mêlés des vrombissements des mobylettes des jeunes du quartier.

l'école semble vivre normalement. puis vient 14 heures et l'enchaînement des cours prend un rythme plus soutenu. j'ai toutes ces leçons que je prépare consciencieusement, et je dois les distribuer à mes élèves. ceux-ci patientent en plaisantant. ils ne savent pas encore. ils ne font pas attention à moi et ne me voient pas pâlir et monter en pression comme un coca trop secoué.

j'ai appelé la secrétaire de l'école. pas de réponses. elle ne se soucie guère de savoir comment je vais me débrouiller pour mes cours. j'apprendrai plus tard qu'elle était en congés, tranquille, installée sur la terrasse d'un café en train de bronzer, du moins, c'est ce que j'imagine. je me la représente en bikini, un cocktail à la main, savourant ces heures langoureuses où plus rien d'autre que soi n'a d'importance...

puis je reçois un message sur mon téléphone portable qui achève de me faire devenir folle. de rage. il ne viendra pas aujourd'hui et me demande de prévenir ses élèves. "quoi ?". je ne peux pas le croire. aujourd'hui encore je me retrouve seule pour affronter la horde d'élèves et de parents et leur expliquer qu'il sera absent une nouvelle fois est au-dessus de mes capacités mentales. je voudrais me résigner, me calmer. cependant je sens monter en moi une vague de colère qui sommeille depuis trop longtemps et qui menace de me faire entrer en irruption comme l'etna ces jours-ci.

j'essaye de respirer profondément et de continuer mon cours. en face de moi, les monstres rient toujours. je me surprends à penser qu'ils se moquent de moi. quand un de ceux-ci lève timidement la main pour me demander quelque chose. gentiment, je vociférai un "oui?" tout à fait hargneux. il pose simplement la question "la photocopieuse est réparée?" tandis que les autres pouffent de rire à ces mots délicieusement choisis.

la photocopieuse? ma tête commence à tourner, les mots résonnent violemment dans ma tête, mes jambes fondent sous moi. je me liquéfie. je veux répondre. aucun mot ne parvient à sortir de mes lèvres, comme bloqués derrière une immuable barrière de chair.

je me lève d'un bond et suis tellement brutale dans ce saut de cabri que mes élèves se taisent pour mieux me dévisager. j'entends quelqu'un demander "qu'est-ce qu'on fait maintenant?". je ne réponds pas et sors de la salle en trombe. dehors, les oiseaux chantent toujours. j'attrape une chaise au passage et entreprends de faire le tour de l'école. ma chaise à la main, mes cheveux ébouriffés, ma tête à l'envers, je dois faire peur aux quelques jeunes qui cessent immédiatement de faire vrombir leur mobylette. je les fusille du regard. j'arrive sous la fenêtre et me plante en dessous. je commence à tourner sur moi-même à toute vitesse, dans une danse bizarre et macabre. quand j'ai pris assez d'élan, je lâche la chaise qui part comme une bombe s'écraser sur la fenêtre du bureau. "sus à la photocopieuse" je hurle tel un diable !

et je me jette à travers les débris de la vitre tombée. elle est là, devant moi, fière de son inutilité. depuis des mois qu'elle trône ici sans avoir aucun travail à faire, il est temps d'en finir. je saisis à nouveau la chaise qui m'a permis d'entrer et remarque alors les blessures sur mes bras, les bouts de verre partout sous mes pieds. à travers la vitre du couloir, les gens me regardent éberlués.

et je tue la photocopieuse à grand coup de chaise. chacun de mes coups la fait partir en petits morceaux. ça gicle dans tous les sens, l'encre inutile semble vouloir reprendre sa liberté tandis que j'exulte. je ris, je ris ! les parents qui se sont invités au spectacle s'affolent et appellent le samu. j'entreprnds ensuite de démolir le bureau de l'absent. "il a toujours tort" je me dis. le carnage. tout y passe avant que les pompiers ne défoncent la porte pour me faire sortir de force.

tandis qu'ils m'extirpent du bureau et tentent vainement de me raisonner, je crie encore "sus à la photocopieuse !"

ah ! quelle belle journée ! dehors les oiseaux ont cessé de gazouiller et se sont enfuis à cause du vacarme.

dans les journaux, il y eut un article sur une prof de musique qui avait pété les plombs un après-midi de juin à l'école. "pourtant d'habitude si calme"  titraient les journalistes...

Posté par annaellee à 09:46 - des maux des lyres des mots délire - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

je vous rassure, c'est une fiction :)

Posté par annaellee, 04 mai 2007 à 09:49

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