Anna Chronick's

les chroniques d'une jeune prof en quête d'elle-même

31 mars 2007

...

il y a une élève pour qui j'ai beaucoup d'affection. oui, je sais, je devrais pas, mais je suis humaine et j'ai mes préférences. c'est donc une de mes élèves préférées. elle est gentille, elle travaille bien et il nous arrive de rire ensemble. elle a 14 ou 15 ans, je ne sais plus très bien...

il y a dans ses yeux beaucoup de tristesse parfois. elle a dans ses mots parfois beaucoup de réalité. je pense à elle souvent et j'ai de la peine pour elle.

elle veut devenir professeur de musique. moi, je l'encourage forcément. parce que c'est le plus beau métier du monde n'est-ce pas. elle travaille son piano tellement bien qu'elle a gagné trois ou quatre années en un an seulement. elle est motivée et elle s'amuse même à composer des chansons d'amour. ben oui, elle a 15 ans, elle est fleur bleue. mais dans ses textes, il y a toujours un ange dans le ciel ou une ombre qui guette. ça n'est jamais tout rose.

elle a un joli piano et des disques de Lara F. posés dessus. oui, personne n'est parfait, Lara, elle trouve qu'elle chante bien. que voulez-vous, elle a l'excuse de la jeunesse. parfois, elle apprend à jouer une de ses chansons et elle s'amuse à s'enregistrer. parce qu'elle hésite quand même à faire une carrière de chanteuse. la vie est pleine de promesses et de surprises alors elle prévoit deux alternatives possibles : chanteuse comme Lara, ou prof de musique, comme moi...

elle est blonde et elle a les yeux marrons ou verts, je ne sais plus très bien. elle est un peu rondelette, elle fait un complexe alors qu'elle est mignonne comme tout. cependant, vous savez comme moi qu'il est difficile d'être adolescent et de s'accepter tel qu'on est à cet âge. et puis, ses gentils camarades lui mènent parfois la vie dure. elle trouve ses cheveux trop plats, elle se trouve des bourrelets partout. mais enfin, elle s'assume tout de même plutôt bien. elle se fait des mèches pour se donner un peu plus de volume.

elle habite un appartement en ville, avec ses parents qui l'aiment et qu'elle aime aussi, même si parfois, elle s'en défend. elle joue la rébellion, parce que c'est de son âge et que ça fait du bien de s'opposer un peu. mais elle est toujours gentille avec eux, elle se moque parfois un peu parce qu'elle les trouve parfois un peu vieux jeu. c'est normal, c'est le conflit des générations. elle leur montre quand même comment se servir de l'ordinateur et elle les écoute lorsqu'ils lui parlent. elle ne claque pas les portes, elle n'écoute pas de hard rock et elle ne s'habille pas gothique.

elle a deux soeurs tout aussi gentilles, mariées et salariées. ensemble, ils forment une famille unie et aimante. ils se sont toujours montrés accueillants avec moi, ne m'ont jamais traité comme une domestique, contrairement à d'autres qui ne se gênent pas pour me rappeler que je suis à leur service.

ces gens, je les aime beaucoup.

et comme la vie est injuste, comme elle peut se montrer chienne parfois, avec un total manque de discernement, comme elle peut se montrer dure et froide, elle est en train de prendre le père. lentement, l'aspirant tristement vers sa fin. en fait, ce n'est pas la vie qui est injuste, non, c'est la mort qui frappe au hasard, lorsque je connais des gens si moches, si méchants, cette mort ignoble préfère un père de famille aimé et aimant plutôt qu'un sale mec qui traîne dans la rue et qui nous a fait tant de mal.

le cancer le ronge, de l'intérieur, de plus en plus fort. il résiste, vaillant face à la mort mais je l'imagine aujourd'hui, à l'hôpital, seul, face à ce savoir. je peux presque deviner son visage meurtri et pâle et sa femme à son chevet et je ne peux pas m'empêcher d'avoir envie de pleurer et de crier. je sais combien mon élève en est touchée, marquée. et combien elle reste forte face aux autres et garde sur elle son incroyable sourire.

je l'admire. je n'aurais jamais pu faire face à tout ceci. je me serais laissée aller. chaque fois, j'ai envie de lui dire que si elle a besoin, je suis là. mais chaque fois, mes mots s'arrêtent avant de sortir car je ne sais pas si je pourrai lui apporter de l'aide. je la trouve tellement courageuse. tellement forte.

j'avais juste envie d'en parler. je sais que ce n'est pas un sujet très gai. mais depuis quelques jours, je pense souvent à cette famille.  trop peut-être.

la vie est une chienne.

Posté par annaellee à 13:43 - stress post traumatique - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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